Le flambeau

ad LE FLAMBEAU ....... ..,. Revue du Comité des Traditions Valdôtaines - 0.n.1.u.s . "Maneat domus donec formica aequora bibat et lenta testudo totum perambulet orbem". {graffiti du château de Fénis) Dans ce numéro Préface Chère Sociétaire, cher Sociétaire 3 Chronologie essentielle 7 Maxime Durand La Vallée d'Aoste. Son passé à vol d'oiseau, sa littérature (extrait) 11 François-Gabriel Frutaz Napoléon en Vallée d'Aoste 95 Appendice 209 Présentation 209 1 - A. Liviero Deux lettres de Jean-Germain Théodelloz: la terrible inondation de l'année 1800 214 2 - L. Colliard Un témoignage authentique, inédit et contemporain sur le passage de Napoléon en Vallée d'Aoste 219 3 - F.-J. Frutaz Relation et mémoire de tous les événements arrivés soit dans les États du Piémont soit dans le Duché d'Aoste depuis l'ouverture de la guerre... à la fin du XVIII' siècle (extrait) 221 4 - J.-B. Freppaz Notes sur les événements des années 1799-1800 224 5 - É- Béniton dit Gervais Le passage de l'armée française en Vallée d'Aoste en 1800 6 - H. Beyle (Stendhal) Le souvenir du passage en Vallée d'Aoste 7-Anonyme Napoléon l" et son muletier sur la route du Grand-Saint-Bernard 8-Anonyme À travers l'histoire valdôtaine 9-Anonyme Le fort de Bard (le 21 mai 1800) 10 - E. Gachot Bonaparte en voyage 11 - [F. Farinet] Premier centenaire du passage des Alpes par les Français en 1800 12-Anonyme Le passage du Grand-Saint-Bernard par le Premier Consul 13-Anonyme Constitution de la Garde Nationale -24 septembre 1799 14 - P.-S. Gerbaz Napoléon dans la Vallée d'Aoste 15 - G. Lale-Démoz La Vallée d'Aoste napoléonienne 16 - J.-A. Voulaz Guillaume-Michel Cerise, général de Napoléon Témoignages iconographiques 227 230 234 238 248 250 256 261 277 280 288 295 300 '·

LE FLAMBEAU Rédaction et Administration COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES 3, rue de Tillier - 111 OO Aoste Tél. +39 0165 36 10 89 (comitedestraditions@gmail.com) (ouvert le mardi de lüh à l lh30; le samedi de lüh à l lh)) DIRECTEUR RESPONSABLE Joseph-Gabriel Rivolin COMITÉ DE RÉDACTION Rédacteur en chef Laura Grivon -loflambo@gmail.com Rédacteurs 68< année - n° 255 3-4/2021 Alessandro Celi, Joseph-César Perrin, Joseph-Gabriel Rivolin, Enrico Tognan COTISATION ANNUELLE AU COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES Italie : € 25,00 Europe : € 30,00 Autres pays:€ 35,00 Cette cotisation annuelle donne droit à l'envoi de notre revue trimestrielle Le paiement peut être effectué : - au siège du C.T.V. 3 rue De Tillier à Aoste, aux jours et heures indiqués ; par versement sur le compte courant postal n°10034114 au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier 11100 Aoste; par virement bancaire - !BAN: IT 33 V 02008 01210 000002545815 BIC/SWIFT: UNCRITMlCCO Les sociétaires demeurant hors d'Italie peuvent verser la cotisation par mandat postal international, ou par virement bancaire au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier, 11100 Aoste. Pour les payements en chèques sur des banques à l'étranger, il est nécessaire d'ajouter 10 euros pour les frais bancaires. Enregistrement Tribunal d'Aoste n° 7/75 du 31.07.1975 Les manuscrits non publiés ne sont pas rendus Les opinions émises par les auteurs des articles n'engagent ni la rédaction du "Flambà" ni le C.T.V. Impression : Musumeci S.p.A. 97, Région Amérique -11020 Quart (Vallée d'Aoste) Tél. +39 0165 76 11 11 Avis aux destinataires du Lo Flambô-Le Flambeau jJ FSC www.fsc.org MIXTE Papier issu de sources responsables FSC® C102788 Aux termes de la loi n° 196/2003 nous vous informons que vos données personnelles figurent dans la liste des adresses du Comité des Traditions Valdôtaines, titulaire du traitement y afférent, et que pour exercer le droit que vous avez de les modifier, de les actualiser ou de les supprimer vous pouvez nous adresser à tout moment un courrier postal à l'adresse suivante Comité des Traditions Valdôtaines - 3, rue Jean-Baptiste de Tillier - 11100, Aoste. B

PRÉFACE Chère Sociétaire, cher Sociétaire, ~VOTRE PRÉSIDENT C I est avec un grand plaisir et un certain orgueil que je vous présente ce numéro spécial 2021, dédié à Napoléon Bonaparte. L'effort accompli par la rédaction du " Flambeau " et, en particulier, par Joseph Rivolin et Henri Tognan, nous permet aujourd'hui de réunir dans un même volume tous les récits historiques dédiés à l'Empereur par les auteurs valdôtains du passé. Ainsi, ce n'est plus une simple revue que le lecteur a entre ses mains mais, de par le nombre de pages et le travail de systématisation scientifique, un véritable livre, qui constitue en même temps un résumé d'histoire valdôtaine et un témoignage de la verve littéraire caractérisant les intellectuels valdôtains entre le xrxe et le début du xxe siècle. En effet, ce numéro spécial mérite une attention toute particulière, et ce, pour plusieurs raisons. Avant tout parce que, comme je l'ai déjà dit, c'est un recueil important de littérature valdôtaine, une véritable "première" proposant divers écrits dédiés à un même sujet mais rédigés par plusieurs auteurs, au cours de différentes décennies et selon des perspectives parfois très personnelles. De ce fait, ces écrits n'offrent pas seulement des informations précises sur l'époque napoléonienne: ils apportent aussi des éléments importants pour comprendre la position idéologique des auteurs et leur position dans le débat politique et intellectuel de leur époque. À ce propos, je me permets de vous inviter à lire attentivement certaines affirmations contenues dans le feuilleton de l'abbé Maxime Durand, qui fournissent des informations importantes sur la vie politique valdôtaine dans les années cruciales de la montée du fascisme. Ce numéro du " Flambeau " entend donc rappeler un personnage qui figure parmi les plus importants des trois derniers siècles, peutêtre celui dont l'empreinte et l'héritage ont le plus marqué le temps après lui. Il suffit de penser à l'œuvre d'organisation de l'État moderne accomplie en France sous son gouvernement et à la rédaction des différents codes de loi, qui demeurent aujourd'hui encore le modèle dont Il

l'Europe continentale et bien d'États d'Afrique, d'Amérique latine et de l'Asie s'inspirent pour leur législation. apoléon n'est pas un personnage négligeable et cela est valable aussi pour la Vallée d'Aoste : les conséquences de sa domination, du point de vue culturel, démographique, politique et social, sont nettement perceptibles chez nous aussi. Pourtant, leur analyse et leur étude manquent encore. Il suffit de penser que même après les écrits que nous proposons dans ce numéro spécial, presque personne ne s'est penché sur la période napoléonienne en Vallée d'Aoste. Certes, des études ont été dédiées au mythe napoléonien, d'autres à l'analyse des chansons inspirées par l'épopée de l'empereur et nous connaissons aussi l'histoire de la ville d'Aoste sous la Révolution et l'Empire, mais il n'existe aucune étude générale qui prenne en compte tous les aspects de la domination napoléonienne. Je me permets, donc, dans le cadre de cette présentation, de suggérer quelques pistes de réflexion : quelles furent les conséquences, du point de vue économique et social, de la suppression des couvents et des monastères et de la vente de leurs biens fonciers, ainsi que des biens fonciers des chapelles de village, véritable coffre-fort de nos communautés locales ? Qui profita de ces ventes et avec quelles conséquences au niveau de la concentration des patrimoines ? Un fossé se creusa-t-il entre les revenus des différentes classes sociales, ceux qui étaient déjà riches le devenant de plus en plus et ceux qui avaient déjà des difficultés s'appauvrissant encore? C'est une simple invitation que je lance aux chercheurs qui, je l'espère, voudront saisir cette occasion d'améliorer la connaissance de notre région. Deux autres éléments contribuent, à mon avis, à rendre ce numéro spécial particulièrement précieux. Il y a, avant tout, le fait que pour la cinquième année, nous publions un numéro" spécial", c'est-à-dire un numéro caractérisé par un thème monographique. Et celui-ci vient s'ajouter à ceux que nous avons dédiés à l'histoire du Comité, à la figure centrale de Raymond Vautherin, à l'immigration en Amérique racontée par Mademoiselle Ernestine Branche et, tout dernièrement, aux pandémies. En cette année 2021, le thème en a été proposé au comité de rédaction par le directeur de la revue, monsieur Rivolin, et accueilli avec enthousiasme. Ce numéro constitue un nouveau pas en avant dans une démarche dont les buts méritent d'être déclarés ouvertement: la Rédaction du" Flambeau" et le Conseil de direction du Comité des Traditions valdôtaines désirent Il

offrir chaque année aux lecteurs un numéro réservé à la mémoire, au passé, afin d'intéresser un plus grand nombre de personnes et d'offrir à toutes les Valdôtaines et à tous les Valdôtains - sans oublier toutes celles et tous ceux qui, dans le monde, aiment la Vallée d'Aoste et s'intéressent à elle - les éléments nécessaires pour comprendre toujours mieux les raisons de notre existence en tant que peuple caractérisé par une culture particulière, culture que nous entendons continuer à développer, en demandant qu'elle soit respectée, tout comme nous respectons la culture des autres. Le dernier élément touche à la forme de ce numéro. Il s'agit d'un numéro double, un véritable livre qui pourra être conservé même par celles et ceux qui connaissent moins le " Flambeau " : c'est à eux en particulier que je m'adresse, en les invitant à lire notre revue pour découvrir la richesse de ses contenus, dans l'espoir de les intéresser toujours plus aux thèmes valdôtains, de les inciter à contribuer par des écrits à sa rédaction et, encore, de promouvoir chez eux et chez tous ceux auxquels ils parleront de cette revue, la curiosité de mieux connaître le Comité des Traditions valdôtaines et de l'aider à poursuivre son activité par leur adhésion et leur engagement. Bonne lecture ! Il

Napoléon franchissant le Grand-Saint-Bernard, par fac~es David, 1800-1803 Il

CHRONOLOGIE : L'ITINÉRAIRE DU PREMIER CONSUL BONAPARTE EN VALLÉE D'AOSTE A u mois de mai 1800, le général Bonaparte, Premier Consul de la République française, traverse la Vallée d'Aoste par surprise et obtient une éclatante victoire sur les Autrichiens à Marengo, le 14 juin. 19 mai - Minuit : Napoléon quitte Martigny en direction du col du Grand-Saint-Bernard, accompagné de sa garde, de son secrétaire et des chanoines Murith et Terrettaz, responsables du prieuré de Martigny. 20 mai -Petit matin : à Bourg-Saint-Pierre il prend pour guide Pierre-Nicolas Dorsaz, qui l'accompagnera jusqu'au col du GrandSaint-Bernard. Matin: il s'arrête quelques minutes chez l'abbé Rausis, curé de Liddes. Dîner à l'hospice, accueilli par le clavandier chanoine D'Allèves. Début d'après-midi: lecture de l'ouvrage de Tite-Live, rapportant la traversée des Alpes d'Hannibal. Après-midi : descente en Vallée d'Aoste. 9 heures du soir : arrivée à Étroubles. Il couche chez l'abbé Léonard Veysendaz. 21 mai - 7 heures environ: départ pour Aoste. Halte à Gignod pour boire à une fontaine. Arrivée à Aoste vers 10 heures. À Bibian, à l'issue de la route de Borgnon, une délégation formée des avocats Bianco et Rebogliatti, du négociant Ruffier et des chanoines Thédy et Chapellain lui offrent les clés de la ville. Il entre par le faubourg Saint-Étienne et se rend à l'évêché, transformé en quartier général français, où - en l'absence de l'évêque, qui s'est retiré au Piémont- il est reçu par le prévôt Jean-Pierre Dondeynaz. Après-midi: revue des troupes. Il couche à l'évêché, dans l'app-artement des princes. •

22 mai - Enquête sur les cols qui pourraient permettre aux artilleries françaises de contourner le fort de Bard. Soir : luminaire - et peutêtre bal à l'évêché -en l'honneur du Premier Consul. 23 mai - Matin : revue des troupes au Plot. Départ d'Aoste en direction de Brusson pour explorer la possibilité de faire passer les canons par le col de la Ranzola. 13 heures environ : halte d'une demi-heure à Châtillon, chez Pantaléon Bich, qui prête son cheval au notaire Louis Régis pour qu'il accompagne Napoléon sur le chemin de Brusson. Halte pour boire à une fontaine au col de Joux. 18h30 environ : nouveau passage chez Bich, après l'inspection infructueuse du chemin de Brusson. Retour à Aoste. 24 mai -À Aoste Napoléon s'occupe des approvisionnements de l'armée et reçoit les plaintes de la Municipalité, accablée par les fournitures militaires. 25 mai - Matin : départ d'Aoste en direction de la basse Vallée. Brève halte à Châtillon, chez Pantaléon Bich. À Verrès, accueil cordial du prévôt de Saint-Gilles Jean-François Chentre. Soir: inspection à Albard-de-Bard pour étudier la situation des fortifications de Bard. Halte chez Jean-Baptiste Dalbard pour le repos. Nuit: bombardement du fort de Bard ; l'escalade des remparts échoue, mais on réussit à faire passer les artilleries dans les rues du bourg grâce au stratagème du fumier et de la paille répandus sur le pavé. La résistance du fort devient inutile. Desaix- Tombeau au Grand-St-Bernard (photo D'Osualdo) Il

26 mai - Matin : pour rejoindre les troupes cantonnées à Lillaz Napoléon monte à La Cou par Arnad et Machaby, puis descend par Vérale sur les deux Albard et atteint Donnas par Le Chenail, Arthadaz et Rovarey, accompagné des généraux Berthier, Desaix et Marescot et de l'aide de camp Duroc. Le syndic de Donnas, André Niccod, les frères Barthélemy et Pierre Dalle et d'autres notables locaux l'accueillent à Rovarey et Barthélemy Dalle l'accompagne jusqu'à la grand-route, près de la chapelle de Martorey. 27 mai - Bataille de la Chiusella : Bard est définitivement isolé et capitulera quelques jours plus tard. 28 mai - Dernière inspection sur les hauteurs d'Albard. 29 mai -Soir: Napoléon dort à Donnas, chez Elzéar Dalbard. 30 mai - Matin : après une brève halte à Torgnon, près de PontSaint-Martin, chez les Allasinaz, il quitte la Vallée d'Aoste.

Maxime Durand Né à Aoste, au quartier de Signayes, hameau de Clou,le 22 mai 1855, prêtre en 1910, il prit part, en tant qu'aumônier militaire à la première guerre mondiale dans les rangs du 3e Régiment des alpins. Il fut aussi curé de Saint-Étienne en 1934, chanoine de Saint-Ours en 1942, missionnaire diocésain et, en 1955, il remplaça Mgr Boson à la tête de l'Académie Saint-Anselme, dont il avait été, pendant vingt-cinq ans, le secrétaire. Il décéda à Aoste le 16 avril 1966 et il fut enterré à Signayes, son pays natal. Cet homme avait un caractère costaud et c'est le moins que l'on puisse dire. Le lecteur n'aura pas de problème à s'en apercevoir. D'après Lin Colliard, l'auteur bien méritant de l'important volume consacré à la culture valdôtaine aux cours des siècles1, " sa prose était d'une virulence extrême,, et d'un style unique. Quelques-uns comparèrent Durand " à un joueur belliqueux, à un pugiliste redoutable ,, mais, comme affirme Colliard, au fond, " notre chanoine était l'homme le plus pacifique, le plus conciliant, le plus jovial, le plus humoriste de ce monde, aimant la rigolade et la farce"· Sa grande passion fut le français. Il consacra - ce sont toujours les paroles de Colliard- " un nombre considérable d'articles, d'essais, de plaquettes à la cause de la défense de notre patrimoine linguistique et du régionalisme valdôtain "· C'est une langue qui connaissait vraiment très bien et les rédacteurs de Le Flambeau, qui ont soigné la reproduction de cet ouvrage, peuvent en témoigner. L. C o LLIARD, La culture valdôtaine au cours des siècles, Aoste, imprimerie ITLA, 1966, pp. 604-605.

Une dernière considération s'impose. L'auteur du feuilleton du chanoine Durand que nous présentons à nos lecteurs exprime, comme il est assez normal par ailleurs, des jugements au sujet de la Révolution française qui sont assez sévères et, quelque part, même injustes et injustifiables. C'est son droit; toutefois, il est nécessaire de réitérer que ses jugements lui appartiennent, qu'ils ne sont pas ceux des membres du Comité de Rédaction et que les lecteurs, fort heureusement, auront aussi les leurs. Ce sont les effets bénéfiques et appréciés de la démocratie malgré les atteintes qui lui sont de plus en plus souvent portées de nos jours. Ce qui n'empêche, cependant, que ce texte garde tout son intérêt historique au sujet d'une époque plutôt méconnue chez nous. Deux mots encore sur le feuilleton. C'est dans l'édition de La Vallée d'Aoste2 du 19 février 1921 que l'idée est lancée de proposer aux lecteurs une histoire de la Vallée d'Aoste. Ces" quelques articles" dus à la plume de Maxime Durand, sont, d'après l'avertissement de l'éditeur de l'époque, indispensables car, comme il est bien précisé dans la présentation, " nous avons constaté, tous, combien nous sommes nous-mêmes, ignorants au sujet de l'histoire de notre pays"· Cette constatation, digne et sincère de la part de l'auteur de cette constatation, qui appartient, vraisemblablement à Auguste Petigat, le directeur de l'hebdomadaire valdôtain, n'échappe pas à la plume féroce de Maxime Durand. Celui-ci, en effet, écrit dès les premières lignes de sa première livraison que " La Vallée d'Aoste, ce charmant eldorado de l'Italie, n'est guère connue au-delà des Alpes et les hommes illustres qu'elle a fièrement portés dans son sein et chauffés de son amour, nous semblent inhumés dans un impénétrable oubli. Ce révoltant déni de justice devrait nous hanter comme un cauchemar ". Le premier texte fut publié, donc, samedi 26 février 1921 et ne terminera qu'après huit années dans l'édition de La Vallée d'Aoste du 28 janvier 1928. Le titre de cette série d'articles publiés durant les huit années et qui restera inaltéré fut La Vallée d'Aoste. Son passé à vol d'oiseau, sa littérature. 2 Organe des émigrés valdôtains, ce journal, dirigé depuis toujours par le volcanique abbé Auguste Petigat, eut le grand mérite de rassembler, sur l'exemple de son prédécesseur, L'Écho de la Vallée d'Aoste, les Valdôtains expatriés. Il fut publié de 1920 à 1935. m

Le Comité de Rédaction de Le Flambeau n'a pris en considération, pour le Bicentenaire de Napoléon, que la période qui s'étale de la fin du xvme siècle et, notamment, à partir de 1789, date de la grande Révolution, jusqu'en 1815, date de la Restauration. Cette partie du feuilleton débute le 26 janvier 1924 et durera jusqu'au 23 avril 1927, pour un total de 22 livraisons. Le feuilleton a subi une pause prolongée pendant toute une année, du mois d'août 1925 jusqu'au mois d'octobre 1926, en coïncidence avec les mesures prises par le gouvernement fasciste, qui défendit par un arrêté de la préfecture d'Aoste du 21 juin 1925 l'entrée en Italie et la diffusion du journal, en raison du contenu des articles de ses collaborateurs, dont notamment l'abbé Trèves et Émile Chanoux.3 Nous vous souhaitons une bonne lecture. 3 Cfr. G. CuAz BoNis, P. MoMIGLIANO LEVI (sous la direction de), Giornali in Valle d'Aosta (1841-1948}, t. II, Aoste 1998, pp. 630-631. m

LA V ALLÉE D1 AOSTE. SON PASSÉ À VOL D1 OISEAU, SA LITTÉRATURE (EXTRAIT) ~ Maxime Durand A u XVIJème siècle, où était-elle, celle noblesse qui avait jeté un si vif éclat sur notre pays ? Et ces trouvères, et ces troubadours, dont la douce viole avait animé nos châteaux de ses flots d'harmonie, sur quels rivages avaient-ils porte leurs chants, leurs gracieux triolets, à la naïveté si exquise ? Au temps du bon De Tillier, nombre de nos manoirs, condamnés à un silence désolé, où aliénés à des seigneurs piémontais ou savoisiens qui ne les habitaient pas ; leurs fiefs en agonie ; tout signalait la lamentable débâcle de la noblesse valdôtaine. Celle qui, à cette époque, subsistait encore, en était arrivée à un point de dégénérescence inouïe. La source de son dévouement, de son patriotisme, de sa liberté séculaire avait tari : un luxe effréné et un sybaritisme jamais assouvi avait nécessité des dépenses ruineuses. La vie de nos seigneurs ruisselait de sensualité. Notre historien vit tristement s'éteindre la maison d'Avise, en 1729, et ses fiefs et ses droits passer aux barons de Blonay; il vit l'extinction de celle de Nus, avec le passage de ses biens à la famille Scarampi, par le mariage de sa dernière survivante, Gabrielle-Bernardine-Madeleine de Nus, avec le marquis Joseph-Galéas Scarampi (1736); il assista à la disparition de celle de Pont-Saint-Martin, en 1737 et au passage de ses droits aux Vallaise. En vain, le vaillant chevalier de notre historien et le courageux champion de nos droits, s'était-il efforcé, dans sa chronologie des 215 familles nobles de notre Vallée, auxquelles, entre parenthèses, il faudrait encore en ajouter 37; en vain, dis-je, notre illustre concitoyen s'était-il efforcé, d'évoquer en une vision grandiose, les gloires et les prospérités de son cher pays, les grandeurs et les magnanimités des familles illustres, d'un âge disparu, comme pour l'aire encore bouillonner dans les veines de cette noblesse dégénérée et avilie, cette vieille sève de patriotisme et de générosité, hélas! déjà trop épuisée... Pour compléter le coup de grâce de nos libertés, la Cour de Turin fit séquestrer vingt volumes des manuscrits historiques de De Tillier, m

parce qu'ils défendaient, très patriotiquement, nos franchises, nos privilèges, nos autonomies, grandeurs séculaires. C'en était fait ! c'en était fait ! Après la disparition de notre historien, nos institutions, nos familles, notre bien-être, notre civilisation, tout sombrera lamentablement, sans majesté et sans gloire. Nos règlements d'indépendance locale seront violés et anéantis, même notre langue maternelle sera l'objet d'un ostracisme inique. Avec un cynisme révoltant, on acclamera cette époque comme l'âge précurseur de nos libertés ! Mais, l'œuvre de destruction devra être consommé par une calamite immense, un cataclysme inouï dans les annales de l'humanité, et dont la Vallée d'Aoste, déjà si saignante et si éprouvée, va subir les plus effroyables et les plus mortels contrecoups. Un jour de l'an 1789, la France flambe. Après avoir longtemps aiguisé ses armes dans l'ombre, à la première décharge qui émeut l'atmosphère sociale par une soudaine explosion, le monstre révolutionnaire sort de ses antres souterrains, de ses cavernes et de ses prisons, pour allumer ce vaste brasier qui devra détruire le monde du passé, pour promener à travers la France et l'Europe le drapeau sanglant de sa liberté, de son égalité et de sa fraternité. Cette époque néfaste pour notre Vallée, et qui va de 1789 jusqu'à l'apparition de Napoléon 1er, Victor Hugo, ce derviche hurleur de la révolution, l'appelle:" Une orgie de taverne où la démence s'accouple au vice » 4 . Au nom de la liberté et de la fraternité, les révolutionnaires fusillent le chrétien qu'ils voient agenouillé devant une croix ou devant un autel; au nom de la liberté et de la fraternité, la Convention obère la France de dettes, et pour les payer lève des contributions exorbitantes, dilapide les biens du clergé, supprime les couvents, confisque les héritages de la noblesse. Au nom de la liberté et de la fraternité, les tyrans accusent Louis XVI de complot, le déclarent convaincu de trahison et le décapitent ; ils proscrivent la religion; ils profanent les temples; ils érigent en divinité la licence et la chair hurlante ; ils massacrent les nobles et les prêtres en leur prouvant, le poignard à la main, qu'ils abêtissent le peuple ; ils égorgent les habitants dans leurs lits; ils abolissent le droit de propriété. Quelles horreurs ! L'exil, la confiscation des biens, les prisons remplies des citoyens les plus vertueux, la jeunesse arrachée du sein des familles et traînée aux camps pour n'en pas revenir, la loi des suspects, la hache révolutionnaire suspendue sur toutes les têtes, la charité, la justice, la piété bannies; les chemins, les places publiques jonchées de cadavres; les maisons toutes retentissantes d'imprécations, de blasphèmes ou de gémissements ; les églises incendiées ; les villes royales, avec leur Conseil 4 Victor Hugo Littérature et philosophie mêlées, 1834. En réalité, ce jugement est adressé au " siècle de Louis XV"· m

indépendant supprimées; les derniers restes de l'ancienne liberté communale disparus, les contrées couvertes de ruines ; la magistrature, le trône abattus; le droit de la force brutale érigé en punition; l'hom1êteté bafouée ; à chaque pas un bourreau qui tranche une tête. Pillage, assassinat, pendaisons aux lanternes, vol, incendie, fusillade, canonnade, noyade, crime contre nature, tout fut mis en œuvre par ces gens et ces monstres qui apparurent comme les plus hideuses personnifications de la révolution, de la conspiration et de la scélératesse. Les premiers excès de la révolution ayant obligé les princes français, les nobles, les prélats et les prêtres à quitter leur patrie pour mettre à l'abri des fureurs populaires leurs têtes menacées, ils vinrent chercher un asile en Vallée d'Aoste et à Turin. Une foule d'émigrés arrivèrent à leur suite; un grand nombre se fixèrent chez nous. Pendant les années 1790, 91, 92, 93, les Valdôtains remplirent noblement et généreusement tous les devoirs de l'hospitalité envers leurs frères désemparés de France. Nous eûmes l'honneur d'abriter les deux frères Joseph et Xavier De Maistre. Celui-là, le plus français des écrivains, celui-ci l'immortel auteur du Lépreux de la cité d'Aoste. Le jeune abbé de Faucigny, Jaccaz, expulsé de son séminaire par la tourmente révolutionnaire, fut accueilli à notre for public, puis à l'Hôtel de Ville, où pendant 40 ans il se signala comme secrétaire chef et comme administrateur communal. Sa rare habileté diplomatique et sa compétence administrative le firent assimiler à Metternich. L'abbé Goirand de la Baume, pendant son long séjour à Valtournenche, donna le spectacle des plus austères vertus sacerdotales. Durant le mois d'octobre 1792, le couvent de Verrès reçut dans son enceinte plus de 300 prêtres français, parmi lesquels l'archevêque de Vienne, avec son grand vicaire, et les vicaires généraux de Lyon et de Saint-Claude. Le gouvernement de notre roi semblait garantir les États Sardes de la propagation des germes révolutionnaires; cependant le parti démocratique, enhardi au suprême degré par le progrès qu'il faisait en France, grisé par les ferments d'émancipation et de révolte, épiait les gestes, tous les faux pas du gouvernement pour jouer des tours atroces et attiser les brasiers des émeutes qui couvaient. Un mouvement populaire fut provoqué à Chambéry ; à Turin, des désordres s'affichèrent à l'Université. Une dangereuse fermentation exalta soudainement les jeunes têtes. Des émeutes firent explosion à Montmélian, à Thonon, ailleurs. On éprouvait partout la mystérieuse impression de dormir sur des volcans et les républiques italiennes résolurent fermement de garder une béate neutralité. Des congrès se tinrent à Pavie, à Mantoue, pour organiser une coalition qui fut ensuite formée à Pilniz. Toutes les puissances, sauf le roi de Sardaigne, y envoyèrent leurs ministres plénipotentiaires. Le motif de cette abstention de notre roi, c'était son parti bien arrêté de ne point prendre part à des négociations m

diplomatiques dont le morcellement de la France faisait la base. La faction turbulente de Paris faisait feu et flamme pour opposer une invincible résistance aux puissances coalisées, pour s'assurer leur alliance ou leur neutralité et surtout pour gagner le roi de Sardaigne, le gardien des Alpes. Le comte de Sémonville, ambassadeur français à Gênes, pour obtenir l'alliance de notre souverain, se rendit à Turin sans son préalable assentiment, dans le but de lui offrir, au nom de la France, toutes les conquêtes qu'on ferait en Italie, sur la Maison d'Autriche, très hostile à la Révolution française. Cette transgression diplomatique fut la cause du plus grave des échecs. Cet agent plénipotentiaire s'aperçut, à Alexandrie, de son énorme brioche. Il fut éconduit de la Cour de Turin avec plus ou moins de ménagements. Cette mesure exaspéra la France qui déclara la guerre à notre roi, pour venger le sanglant affront. Les émigrés français se réjouirent, parce qu'ils voyaient s'approcher l'heure des suprêmes représailles contre les fauteurs de la révolution et les auteurs de leur bannissement. L'intervention du roi de Sardaigne allait défendre la plus noble des causes et acquérir la plus pure des gloires. Des troupes, des victuailles, des munitions furent expédiées à Nice et à Chambéry. L'Assemblée Nationale proclame la France République, organise de nombreuses armées, dont deux sont destinées contre notre roi, Victor-Amédée. L'une de ces deux armées ennemies, était commandée par le général Montesquiou, qui organise aussitôt son camp à Cessieu, sur la route de Lyon à Chambéry; un autre sous le fort Barraux. L'armée sarde, audelà des Alpes Cottiennes, comptait dix mille hommes, magnifiques de bravoure et de discipline, mais elle était commandée par deux généraux ineptes et déplorablement présomptueux : le Marquis de Cordon et le vieux Compte de Lazari. Une étrange sécurité aveuglait et abusait ces deux chefs, au point qu'ils s'obstinaient à ne point craindre les Français. Nos troupes disséminées sur plusieurs points, mal préparées à une soudaine attaque, se laissèrent surprendre par les escouades républicaines, infiniment supérieures en nombre, enhardies et grisées par le fanatisme révolutionnaire. Le premier jour de la nouvelle ère républicaine, c'est-à-dire le 22 septembre 1792, est marqué par une attaque foudroyante, qui se déclenche depuis la Belgique jusqu'au Var. Le général français Laroque, à la faveur des ténèbres de la nuit, par un ouragan épouvantable, sous les averses et les cavalasses, éparpille le désarroi parmi la petite armée sabaudo-piémontaise et occupe la position, pendant que Montesquiou s'empare des châteaux de Marches, de Beauregard, d'Apremont et de Notre-Dame de Mians. Le général Lazari, ne sachant exploiter les avantages que lui offrait la stratégique position de Montmélian, fait sauter le pont de l'Isère et opère une honteuse retraite. Les détachements disséminés dans le Genevois suivent

ce funeste exemple. Montesquiou enhardi par ces succès rapides et inespérés ordonne aux généraux Rossi et Casabianca d'envahir l'un la Maurienne et l'autre la Tarentaise, en repoussant les Sardes jusqu'au Montcenis et au Petit-Saint-Bernard. Il va sans dire que l'effet suit aussitôt ses ordres. Les généraux piémontais, très irrésolus, désespérant de conserver la Savoie, n'opposent presque aucune sérieuse résistance aux flots des envahisseurs français. Nos troupes intrépides, mais mal aguerries, qui stationnent dans le Comté de Nice, nos deux bataillons, répartis dans les Bauges, prennent aussi la fuite. La Savoie et Nice râlèrent assez longtemps sous la botte éperonnée des vainqueurs. Elles furent inondées de sang, pillées, incendiées, ravagées, couvertes de décombres. L'amiral Truguel y commis des excès révoltants qui soulevèrent l'indignation de toute l'Italie. Les voilà donc aux portes de la Vallée d'Aoste, ces hordes délirantes, ivres de sang et de carnage. Que n'ai-je la plume puissante de l'abbé Fenoil pour décrire les drames épiques dont le Petit-Saint-Bernard et le Col du Mont, à midi du Valgrisanche, furent les théâtres lugubres et sanglants, pendant quatre années consécutives; c'est-à-dire de l'automne 1792 au printemps 1796. Lisez La terreur sur les Alpes où l'immortel chroniqueur valdôtain reproduit, avec une rare virtuosité de pinceau, les exploits légendaires de notre Milice qui, à 2780 mètres de hauteur, sous les rafales de neige, au sein d'une solitude sibérienne, s'est dressée contre la ruée des d'envahisseurs et d'assassins. Les noms de ces braves méritent de passer à la postérité avec un reflet de la gloire qui auréole celui d'Horatius-Coclès ou ceux des Horaces et des Curiaces : je regrette de ne savoir que celui de l'intrépide capitaine Chamonin, qui quitta sa charrue pour voler à la défense de son pays ; celui du vaillant colonel Andon Ricci, qui repose dans l'église de La Thuile; celui du Père Faletti, aumônier militaire de détachement de Pont-St-Bernard qui a succombé en prodiguant ses soins aux blessés sur le champ de bataille. Dès l'automne 1792, aussitôt après l'alarmante nouvelle de l'invasion de la Savoie, les autorités valdôtaines, voyant que le Roi ne pouvait leur envoyer un fort contingent de troupes conçoivent la généreuse résolution d'opposer une fière résistance aux Français. À cet effet, ils lèvent incontinent des compagnies, leur inspirent le plus vif enthousiasme et les expédients " daredare " sur les frontières menacées de Valgrisanche et du Petit-Saint-Bernard. Notre vaillante milice gravit ces hauteurs avec une magnifique intrépidité et une surprenante célérité ; campe à Fornet, au Traverset et sur les pentes de Lance-Branlette, d'où elle pourra chaque jour porter la hardiesse de ses explorations jusqu'au Col du Mont d'un côté et de l'autre jusqu'aux sommités du Petit-Saint-Bernard. À la milice déjà si bien aguerrie du Col du Mont viennent apporter leur renfort des Suisses, puis une partie de la légion légère de Suse. Valgrisanche grouille, Il

fourmille de militaires, partout se dressent des blockhaus, des cabanes et des tentes. En novembre de la même année, toute la superbe jeunesse de Valgrisanche, par une inspiration spontanée et sublime, demande à s'enrôler en une milice spéciale. Après un cours accéléré d'instruction et de formation militaire à Aoste, elle accourt remplacer les Suisses à Fornet, bien prête à immoler quiconque oserait violer la frontière. Exemple mémorable de patriotisme et de valeur militaire! Elle bivouaque et stationne tout un long hiver sur ces parages glacés, donnant à l'Italie et au monde, un incomparable spectacle de bravoure et d'endurance. Pour cette année, elle n'eut pas à en découdre avec l'ennemi qui, soit au Col du Mont, soit au Petit-Saint-Bernard, redoutait les perfidies du climat. Le Petit-Saint-Bernard, plus accessible aux approvisionnements, était protégé par les retranchements et la forteresse du Traverset. Mais, les compagnies de Valgrisanche durent souffrir les cruelles morsures du froid et les mortelles étreintes de la faim, parce que les énormes amoncellements de neige et les extrêmes difficultés de la viabilité empêchaient de les ravitailler. Le mois d'avril 1793, au Petit-Saint-Bernard, les Français se renforcent tout-à-coup et prennent une attitude menaçante. Le 28 mai, l'action s'engage avec furie. Nos jeunes soldats furent vaillants. À la faveur des brouillards, la mêlée se poursuit acharnée, épouvantable, avec des alternatives de succès et de défaites. Le sang coule à flots; le général, où plutôt le colonel des grenadiers royaux d'Andon Ricci, anime nos troupes qui traînent avec autant de constance que d'ardeur, un canon à travers des sentiers bordés de précipices, et par une attaque des plus épiques parviennent, sous une grêle de balles et de pierres, à repousser, à culbuter les Français qui laissèrent sur le sol de nombreux cadavres. Le 29 juin, nouvelle bataille! Nos soldats y signalent encore leur bravoure; la fureur et le courage triomphent de l'insolence et de l'audace ennemie, non sans cependant essuyer des pertes considérables. Le brave officier d'Andon Ricci meurt face à l'ennemi, ainsi que le courageux aumônier P. Faletti. Le mois de juillet, les attaques se réitèrent presque incessamment. Il fallait ces immenses désastres, cette nouvelle ébouriffante de l'occupation du Petit Saint-Bernard par les Français pour venir déconcerter les invincibles espérances, abattre le courage de celles de nos troupes qui, le 15 avril, avaient si glorieusement refoulé du col du Mont, à Valgrisanche la ruade audacieuse du commandant français Bernard. Ces soldats si intrépides à l'exploration et aux combats, si admirables d'endurance, lâchent tout-à-coup pied, détellent leurs caissons, jouent des guibolles, s'enfuient à vau-de-route sous l'effarement et la poussée de je ne sais quelle inexprimable et soudaine panique. La déroute affolée et vertigineuse traverse Valgrisanche, ruisselle sur Arvier, Villem

neuve, Saint-Pierre, Sarre, Aoste et ne s'arrête qu'aux Clairs de Quart, où siège le quartier général. Là, le duc de Montferrat rallie cette troupe fuyarde. À Valgrisanche, cependant, il y a des braves qui ne bronchent pas ; des héros qui ne se laissent pas honteusement emporter par les vagues de la déroute ; qui demeurent sur la brèche. Les miliciens ! Ici, surgit tout à coup un titan, un héros d'une grandeur presque eschyléenne pour la postérité valdôtaine : le capitaine Jean-François Chamonin. Ce nom est encore évoqué, auréolé d'une incomparable gloire, par la génération de Valgrisanche. Né au sein de ces solitudes alpestres de la Vallée Grise, où le mistral souffle dur toute l'année, cingle au visage, glace les membres, mais où l'atmosphère de labeur intense, de bonne vie, de religion solide fait les constitutions robustes, les caractères bien trempés, les âmes fortes, les jugements droits, les mœurs pures et patriarcales, François Chamonin gardera toute sa vie l'empreinte de sa simplicité et de sa magnanimité agreste. Il restera paysan, montagnard, oui ! mais dans tous les actes de sa vie, il montrera une pénétration d'esprit qu'aucune étude ne peut remplacer; un jugement sain, robuste, qui s'est développé lui-même dans la direction de ses forces innées et autothétiques. Il n'est pas fils de la balle, puisque son père est notaire. Tandis que son frère recueille tant d'honneurs et de succès au barreau, puis dans le sanctuaire comme prêtre, lui se montre prompt à user de ses robustes mains pour le travail des champs. Il sait à peine écrire, ce qui ne l'empêchera pas de déployer le plus puissant génie militaire, d'accomplir les actions éclatantes de moissonner des lauriers, lorsque la patrie aux abois, aura besoin d'un sauveur. Lorsqu'il vit le vaste ébranlement de l'évasion des troupes, commises à la défense du Col du Mont, il harangua, il pressa, il supplia, il retint les miliciens. Conjointement avec le syndic de Valgrisanche, il partit un jour au quartier général de Quart pour informer le duc de Montferrat des déprédations et des pillages que perpétraient à Valgrisanche des hordes de soldats dans la campagne, les maisons, les magasins sans surveillance. S. A. applaudit à leur bravoure, à leur civisme, à leur dévouement ; il les investit sur le champ de l'administration et de la direction des magasins militaires; il confia à Chamonin la défense du Col du Mont. Avant la fin de cette année, notre paysan illettré, le voilà capitaine, commandant de la frontière, organisateur d'un corps de chasseurs. Ayant une connaissance parfaite du pays, plein de bravoure, ferme pour la discipline, il inspira son ardeur martiale à ses nouvelles troupes, les conduisit à des attaques réitérées, obtint fréquemment l'avantage. Après l'irruption française du Petit-Saint-Bernard, tout le Valdigne devint le théâtre de la plus sombre terreur. Une multitude vertigineuse de soldats ennemis emplit les sentiers, les routes, les plans, les bois ; m

elle s'adonna au pillage d'une manière atroce ; elle souilla sa victoire par ses rapines et par les excès auxquels se livraient trop souvent les vainqueurs effrénés. Les portes des maisons cèdent sous leurs coups; les champs sont dévastés, les églises profanées; les riches et les pauvres privés de leurs dernières ressources. Après les déprédations, le pillage; après le pillage, l'incendie; après l'incendie l'assassinat; après l'assassinat, les cris forcenés du triomphe bestial. Cette horde pillarde va foncer sur la ville d'Aoste alarmée... Bernique ! A Pierre Taillée, leur irruption furibonde se heurte à une résistance soudaine. Un fait digne de la plume de Tite Live signale l'incroyable héroïsme des hommes d'Arvier, et devient d'un heureux augure pour le salut de la Vallée. Ces robustes et indomptables paysans se lèvent comme un seul homme, et se confient en Dieu et à leur vaillance, ils jurent de défendre sans sourciller, sans broncher, leur autel et leurs foyers. Leur résolution, leur crânerie raniment les courages abattus et électrisent les citoyens d'Avise. Munis de fusils, de sabres, de bâtons, de tridents, ils s'avancent avec une furieuse intrépidité; ils se postent sur l'étroit défilé qui marque les limites du Valdigne du côté d'Aoste. Ils sont en face de l'ennemi. La bataille s'engage acharnée, impétueuse, horrible. A leur première décharge de carabines, cent de leurs ennemis mordent la poussière, les autres se cabrent avec une clameur effroyable. Il y a les fantômes, les spectres de la mêlée tragique jusque dans les nuages. La troupe arvelaine est devenue un cratère d'un flamboiement sinistre ; une tempête étourdissante. Ceux qui ont vidé leurs cartouches, saisissent les cailloux et les lancent avec une fureur endiablée. Une trentaine de nos hommes se précipitent sur les Français à coup de sabres, de baïonnettes, de bâtons, les renversent et finissent par leur barrer le passage. Ces matamores, qui quelques heures auparavant, narguaient de leurs forfanteries insolentes et goguenardes nos braves paysans en armes, se trouvent inopinément déchantés, honteusement rembarrés. " Roi des picaillons, avaient-ils crié, tire les canons "·Et ces soldats improvisés du roi des Picaillons, leur infligeaient le plus honteux des échecs. Tout-à-coup, les renforts du Duc de Montferrat viennent consommer le suprême désastre des troupes françaises en les forçant à se replier jusqu'au-delà de La Thuile, pendant que les nôtres regagnent le camp du Prince Thomas pour s'y fixer. La gloire de cette péripétie superbe revient aux hommes d'Arvier. Que faisait, pendant ces faits d'armes, l'intrépide capitaine Chamonin ? Pendant l'évacuation du Col du Mont par nos lâches fuyards, et les exploits épiques de Pierre Taillée, que nous venons de raconter, les Français s'étaient massés du côté du Saint-Bernard et du Valdigne, sans s'aviser de profiter du facile passage du Col Vallée de Valgrisanche, m

protégé par un si petit nombre de soldats, pour fondre sur la Vallée d'Aoste. Il fut facile à notre capitaine de reprendre les frontières de son pays, puisqu'elles avaient été évacuées aussi par les Français. Mais ceux-ci, voulant, quoique trop tardivement, réparer leur énorme bévue, tentèrent une attaque violente et subite à nos campements. Le 14 mai, par une nuit ténébreuse, 1.500 hommes, commandés par le général Bernard et divisés en trois colonnes, dont celle de droite guidée par Gabriel Empereur Bozon de Sainte-Foy; celle de gauche par Jacques Champet; celle du centre par je ne sais qui, partirent du hameau de la Mazure et se dirigèrent les uns vers la montagne de Rochebrune, les autres au Col du Mont, les autres, sous le commandement de Bernard escaladèrent les glaciers de la Sassière, pour franchir le rocher Bec de l'Âne et défiler dans la vallée de glace du Loïdon. Dès le potron-jaquet, la colonne du centre et celle de droite avaient gravi le col et se précipitaient d'un bond sur les campements piémontais et s'en emparaient, après quelques heures de combat le plus acharné. Les mêlées se succèdent durant cinq heures. Chamonin fait des prodiges de valeur pour reprendre les postes perdus. Le choc est rude ; de part et d'autre, on fait preuve d'égale valeur et de science militaire. L'intrépide capitaine Valgrisain anime ses troupes de la voix et de l'exemple, et leur promet d'un ton assuré que leur bravoure sera couronnée du plus brillant succès. Une horrible rescousse s'y engagé et se prolonge une heure. Notre milice vaincue au premier choc, redouble d'acharnement; elle fait un dernier effort et culbute les deux colonnes. Mais la troisième, commandée par Bernard, qu'était-elle devenue ? Le froid, le brouillard, le vent, tout concourut à la faire échouer dans sa tentative de traverser les glaciers de la Sassière. Plusieurs avaient roulé pêle-mêle, se broyant les uns les autres dans les ravins ; les autres avaient été dévorés par les crevasses des glaciers, ou étaient restés sur les pentes, glacés par le froid. Le commandant Bernard, avec deux officiers, avait dégringolé dans un gouffre. On dit que le corps du commandant fut retrouvé et inhumé dans un champ de la localité de la Crosettaz, à un quart d'heure du village du Miroir. Cette colonne fut donc exempte de combattre. Le 18 juin, le détachement du Col du Mont, conjointement avec celui du Prince Thomas, à La Thuile, tentèrent d'emporter d'assaut le Traverset. Après une marche longue, périlleuse, pénible, les Piémontais du Col du Mont furent surpris par les Français à Mont Valaisan. Cette déconvenue jeta l'effroi parmi ces soldats qui jusque-là s'étaient signalés par des faits d'incroyable audace. Ils essayèrent une résistance héroïque, mais bien loin de pouvoir s'unir aux troupes de La Thuile, ils durent opérer une retraite malheureuse. L'assaut de La Thuile eut la pire des issues. On attribua cet échec à une m

information communiquée traitreusement aux Français sur le mouvement de nos troupes. Ce fait d'arme fut le dernier de l'an 1794. Le brave Chamonin, avec cent miliciens, fut commis à la protection des frontières de Valgrisanche pendant tout l'hiver, tandis que les Piémontais descendirent dans leur quartier de plaine. Qui ne dépeindra jamais les souffrances inouïes, les privations des cent miliciens qui, durant l'hiver 1794-95, stationnèrent, aux sommités de 2.780 mètres du col du Mont, au sein des plus sauvages et des plus sibériennes solitudes de la Vallée d'Aoste, sous des rafales, dans des embûches, des amoncellements glacés de neige ? Durant ces quatre ou cinq rudes mois hivernaux, aucun fait d'armes ne vint s'ajouter aux drames déjà si horribles de ces campements, dirigés par le capitaine Chamonin. Entre le Petit-Saint-Bernard et le camp du Prince Thomas, il n'y eut que quelques insignifiantes escarmouches. L'aurore du printemps s'empourpra des rouges lueurs des batailles pour Valgrisanche. Déjà le capitaine Chamonin avait vu accourir sous ses drapeaux une superbe phalange de jeunes gens d'Arvier, de Valgrisanche, d'Avise, de Saint- Nicolas. Pendant le mois d'avril et de mai, le long et sombre défilé qui, de Liverogne, débouche à Fornet, n'est plus qu'un reflux, une marée vertigineuse de troupiers, une mer de casques, de baïonnettes, de sabres, de bléfatteries, un bondissement tumultueux de croupes de chevaux. C'est tour à tour un bataillon de Verceil qui s'arrête à Fornet; un régiment de la marine qui gravit le Col du Mont ; deux pelotons qui se postent en vedette sur une éminence appelée Croix de !'Enseigne, tout près du Col du Mont; six compagnies de grenadiers royaux qui se joignent aux chasseurs de Chamonin. Bientôt, les Français, campés sur le versant opposé, improvisent des escarmouches, qui préludent à une bataille à fond. Cent hommes de La Salle réussissent à traîner jusque sur le col, à travers un interminable, abrupt sentier, bordé de précipices, ni plus ni moins que trois canons. Aux premiers jours de mai, du côté du Col du Lac, nos troupes soutiennent un choc avec une vigueur qui fait essuyer aux assaillants un échec assez considérable. Mais le 12 de ce même mois, marque pour nous une date sinistre. Les Français, brûlant d'impatience de se signaler, forment la résolution d'attaquer, aux premières lueurs de l'aube, nos troupes, de les forcer dans leur position, d'emporter d'assaut le Col du Mont. En un clin d'œil, notre camp, nos magasins, nos armes, nos cabanes, tout le sol, sont enlevés ! Un cri lugubre retentit dans nos rangs : " Trahison! Trahison!"· Le commandant du col du Mont, Crawin, l'infâme Crawin, avait engagé de louches négociations avec l'ennemi, avait fait retirer ses sentinelles de leurs avant-postes ; au moment de la ruade, m

ne feignit même pas une résistance dérisoire. Avec une rapidité foudroyante, les Français s'emparent de toutes nos positions, poussent de cris de victoire; un grand nombre de nos soldats se livrent prisonniers; les autres s'enfuient en désordre. L'aile gauche, commandée par le capitaine Chamonin ; l'aile droite formée par la marine ; les grenadiers royaux, aux ordres du comte Suxan, campés au village de Surrier, à 2 heures du col du Mont, tentent une rescousse. Le brave capitaine valgrisain proclame la défense à outrance, mais ordre lui est donné de se retirer. On voit alors Chamonin, dans cette déplorable retraite, supporter avec courage la malheureuse issue de ses tentatives, consoler et ramener les officiers et les soldats par l'espérance d'un meilleur succès et donner l'exemple du plus admirable sang-froid. Les troupes campées à la Croix de l'Enseigne, après avoir incendié leurs magasins ; le détachement de Fornet ; le bataillon de la Grande Alpe, affolés, se laissent aussi emporter par les flots de la déroute. Seul le comte de Suxan avec ses braves grenadiers, reste ferme à son poste et bivouaque au village de Plontaz et sur les sommets. Une terreur immense plane sur Valgrisanche; ses habitants s'attendent aux pires des calamités. Heureusement les Français, au lieu de se mettre à la poursuite des fuyards, s'arrêtent an Col du Mont, ce qui permet aux nôtres de se ressaisir et de regagner la Grande Alpe. Les grenadiers de Suxan reprennent leur position; les chasseurs de Chamonin reparaissent à Larollaz ; la marine retourne au chalet de l'Alpe Vieille; le régiment de Verceil remonte et campe au chef-lieu; des sentinelles se postent au Grand Chantel, au Plan Riché, à un campement près du Col du Mont, à la Grande Alpe, au Carré, à Yaudet. La deuxième moitié de mai et la première quinzaine de juin sont signalées par des escarmouches presque continuelles. Les paysans de Valgrisanche s'adonnent à la rude besogne de brancardiers. Les chasseurs de Chamonin et les grenadiers fatigués de ces harcèlements, de ses temporisations indéfinies, se décident à déclencher un combat à fond, une rescousse décisive. Après s'être emparé du camp de ravitaillement que les Français avaient dans le vallon dit La Combade Sureaux, ils marchent au combat, escortés de 38 paysans munis d'eaude-vie et de vingt brancardiers ; ils franchissent, à six heures du soir, le Col de Yaudet ; ils se divisent en deux colonnes pour prendre les Français entre deux feux et avec une foudroyante célérité, ils foncent sur l'ennemi. Celui-ci résiste pendant quelques heures. Tout contribue à rendre cette mêlée effroyablement tragique, l'horreur des précipices, l'obscurité de la nuit, la lugubre sombreur des nuages, le crépitement des baïonnettes, les râles des mourants que l'écho répète dans les cavernes de la montagne. Tout à coup le camp des Français, leurs caissons, leurs victuailles avec un grand nombre de prisonniers tombent m

RkJQdWJsaXNoZXIy NzY4MjI=