ad LE FLAMBEAU ........... Revue du Comité des Traditions Valdôtaines - O.n.1.u. s. "Maneat domus donec formica aequora bibat et !enta testudo totum perambulet orbem" (graffiti du château de Pénis) Celi Alessandro Éditorial Rédaction Nos belles familles Tognan Enrico Lo bon José, le photographe de Valgrisenche Dal Tio Raoul Une réflexion sur le toponyme uquintane,, Marcoz Cecilia Mon souvenir de uChez Nous" Cossavella Cesare Dans ce numéro 3 4 6 9 27 Vallée d'Aoste d'antan: voyage à travers les cartes postales anciennes 31 Rivolin Joseph Les armoiries des seigneurs de Bard 35 Vauterin Jean-Victor Le Grand-Saint-Bernard, miettes d'histoires à travers les images 43 Perret Patrik Encore une fois: Duc in altum 1 ! ! 58 Liviero Alessandro L'émigration valdôtaine en Algérie (1'" partie) 81 La Rédaction Erich Avondet {ln memoriam) 94 Poètes du Terroir 95
Pl.AM ad LE FLAMBEAU Rédaction et Administration COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES 3, rue de Tillier· 11100 Aoste Tél. +39 0165 36 10 89 jcomitedestraditions@gmail.com) !ouvert le mardi de !Oh à llh30; le samedi de !Oh à l lh)) DIRECTEUR RESPONSABLE Joseph-Gabriel Rivolin COMITÉ DE RÉDACTION Rédactem en chef Laura Grivon -loflambo@gmail.com Rédactems 68' année · n° 256 1/2022 Alessandro Celi, Joseph-César Perrin, joseph-Gabriel Rivolin, Enrico Tognan COTISATION ANNUELLE AU COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES Italie : € 25 ,OO Europe : € 30,00 Autres pays : € 35,00 Cette cotisation annuelle donne droit à l'envoi de notre revue trimestrielle Le paiement peut être effectué: - au siège du C.T.V. 3 rue De Tillier à Aoste, aux jours et heures indiqués; par versement sur le compte courant postal n°10034114 au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier 11100 Aoste; par virement bancaire - IBAN: IT 33 V 02008 01210 000002545815 BIC/SWIFT: UNCRITMlCCO Les sociétaires demeurant hors d'Italie peuvent verser la cotisation par mandat postal international, ou par virement bancaire au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier, 11100 Aoste. Pour les payements en chèques sur des banques à l'étranger, il est nécessaire d'ajouter 10 euros pour les frais bancaires. Enregistrement Tribunal d'Aoste n° 7/75 du 31.07.1975 Les manuscrits non publiés ne sont pas rendus Les opinions émises par les auteurs des articles n'engagent ni la rédaction du "Flambo" ni le C.T.V. Impression : Musumeci S.p.A. 97, Région Amérique -11020 Quart !Vallée d'Aoste) Tél. +39 0165 76 li 11 Avis aux destinataires du Lo Flambô-Le Flambeau IJ FSC www.rsc.org MIXTE Papier issu de sources responsables FSC" C102788 Aux termes de la loi n° 196/2003 nous vous informons que vos données personnelles figment dans la liste des adresses du Comité des Traditions Valdôtaines, titulaire du traitement y afférent, et que pour exercer le droit que vous avez de les modifier, de les actualiser ou de les supprimer vous pouvez nous adresser à tout moment w1 courrier postal à l'adresse suivante Comité des Traditions Valdôtaines - 3, rue Jean-Baptiste de Tillier - 11100, Aoste. Il
/ EDITORIAL Chère Sociétaire, Cher Sociétaire, ~ LE PRÉSIDENT DU COMITÉ L e premier numéro de 2022 présente une riche variété d'articles qui démontrent la vitalité de notre association et révèlent notre espérance dans l'avenir, que la chronique de ces jours nous présente malheureusement bien sombre. Malgré la situation internationale, le Comité des Traditions maintient son engagement en faveur du peuple valdôtain, sa civilisation et ses langues. À ce propos, je désire vous communiquer quelques rendez-vous importants, prévus pour les mois prochains, en plus de la présence désormais habituelle, avec les autres sociétés savantes valdôtaines, à la Foire de Saint-Ours, revenue cette année en présentiel après l'éclipse de la pandémie. L'assemblée générale du Comité des Traditions Valdôtaines se tiendra dans la deuxième partie du mois de mai, suivie par le repas social et précédée par une Messe en suffrage des sociétaires disparus dans ces dernières années, en particulier pour les victimes de la Covid. Pendant l'assemblée, nous procéderons au renouvellement des charges sociales : dans les semaines prochaines, le Conseil de direction va vous envoyer par lettre la convocation et les indications nécessaires pour ces importants rendez-vous. Pendant l'été, le Comité sera présent, comme d'habitude, à la Rencontre Valdôtaine du mois d'août. Elle se tiendra à Pénis, où j'espère partager avec vous une belle journée de fête. Le Conseil de direction a décidé aussi le sujet du prochain numéro spécial du " Flambeau " : en occasion du centenaire de la prise du pouvoir du fascisme, le numéro de fin d'année de notre revue sera dédié à " La Vallée d'Aoste d'entre-deux-guerres "· Comme pour le " Spécial Pandémies ", les contributions des lecteurs seront les bienvenues : il suffit de les envoyer à l'adresse mail du Comité, à l'attention du comité de rédaction, avant la fin de septembre. Je vous souhaite une bonne lecture et un printemps meilleurs que ceux des deux dernières années. Il
NOS BELLES FAMILLES -0- LA RÉDACTION douard Nora, l'un des plus anciens et fidèles membres du E Comité des Traditions Valdôtaines, dont il fut pendant longtemps l'un des conseillers, et sa femme Felicina, nous ont confié une belle photographie. C'est une photo de famille remontant à 1930 et prise à Pont-Saint-Martin; elle illustre assez bien la vitalité des familles valdôtaines d'antan. Les protagonistes principaux sont les deux personnages assis au milieu de la photo; ce sont Auguste Colliard (1874- 1947) et sa femme Sophie Priod (1872 - 1967), tous les deux originaires de la commune de Hône, dans la Basse Vallée d'Aoste. Le couple s'est marié en 1895, au mois d'avril et le mariage fut réjoui assez vite par la naissance, dès 1896, de trois filles : Marie Anne (1896), Elvira (1898) et Marie (1899). Mais, après la naissance de la quatrième, Séraphine, le chef de la famille, fut, en quelque sorte, déconcerté pas mal par ce fait, car lui, il s'attendait, de plus en plus anxieux et impatient, l'arrivée d'un petit garçon. On raconte, en effet, que lors de la naissance de Séraphine, au mois de juin 1902 - son quatrième rejeton, -le papa, qui était monté à l'alpage Banna de Guste avec toute sa famille, se refusa à la présenter au bureau de l'état civil de la commune. Il en avait marre ... aurait-t-il pensé ; mais il eut la patience nécessaire et il accepta le destin. Auguste Colliard dut attendre l'année de grâce 1904 pour que son désir trouve, finalement, sa réalisation, par la naissance de Félix. A' partir de cette date, naquirent encore quatre enfants, à savoir, Joseph (1906), Margherita (1908), Caterina (1912), Giovanni Paolo (1917). Ils sont, donc, neuf enfants. Il faut savoir, par ailleurs, que Sophie, la mère, avait aussi deux sœurs qui, à leur tour, après leurs mariages, ont eu des enfants et que le total des nouveau-nés accouchés par les trois sœurs est de trente enfants. Pas mal, n'est-ce pas? Les descendants modernes de cette famille racontent qu'AuIl
Il est, enfin, l'heure de connaitre ces protagonistes : À partir de la gauche, débout: Catherine (née en 1912, elle épousa {ean Colliard, d'Alexandre), Séraphine (née en 1902, épouse de Giorgio Crest), Marianna (née en 1896, épouse d'Emile Favre), Elvira (née en 1898, épouse {ean Colliard, feu {oseph), Marie (née en 1899, épouse Antoine Priod), Giuseppe (né en 1906, époux de Speranza Bordet et, en secondes noces, de Clotilde Colliard), Félix (né en 1904, époux de Giulia Crest). Assis: Marguerita (née en 1908, épouse de Giacomo Bordet), Sophie Priod, la mère (1872-1967), Auguste Colliard, le père (1874-1947) et Giovanni Paolo (né en 1917, époux de Speranza Praduroux) guste Colliard, également connu comme Guste, fut, durant sa jeunesse, un homme dur de caractère et intransigeant ; ce qui n'est pas une nouveauté car à l'époque c'était le code général adopté par presque tous les chefs de famille. Mais, à ce qu'il paraît, à l'époque de la photographie, il s'était, en quelque sorte, raccommodé avec la vie et, évidemment, avec ses conjoints. D'ailleurs, à l'époque, il était, somme toute, heureux. Ses deux fils s'étaient mariés depuis quelques mois et Félix, le premier des garçons, exerçait un travail très satisfaisant, un très bon métier, très recherché, celui de maçon. De plus, il était en train d'instruire au même métier aussi ses deux autres frères. Quant aux filles, là aussi pas de problèmes ; elles étaient toutes mariées depuis quelques années. Voilà alors que son rapport avec sa femme devint de plus en plus conciliant et, peut-être, moins despotique. Il reste à savoir, évidemment, qui était, entre les deux, le dominateur. Cela restera un mystère. Il
LEBONJosÉ {Le photographe de Valgrisenche) -c- Enrico ToGNAN amedi 31 juillet 2021, à 16h00, a eu lieu à Valgrisenche, S dans les salles du Vieux Quartier, ancienne caserne militaire et aujourd'hui, après sa récupération, centre touristique et culturel, une exposition consacrée aux photographies prises par Joseph-Alexis Frassy, enfant du pays. Homme à tout faire, mieux connu par ses compatriotes comme Le bon [osé, dont le titre de l'exposition, Joseph-Alexis Frassy fut, à ce qu'il paraît, un homme gentil, disponible et infiniment patient. Un véritable point de repère à l'intérieur de la communauté de Valgrisenche. Chantre, joueur d'orgue, dessinateur, peintre mais aussi électricien, plombier, menuisier et, finalement, photographe, cet homme fut aussi un guide apprécié. Considéré, par ses concitoyens, comme un don de la nature ou du ciel - cela dépend des sensibilités personnelles - il avait des mains heureuses et, grâce à ses énormes capacités de travail ainsi qu'à sa volonté d'apprendre, il réussissait à tout faire. Né en 1895, fils de Germain et de Marie Jeanne Usel, il décéda, tragiquement, en 1951. " Lundi, 30 juillet " précise en effet le Corriere della Valle d'Aosta dans l'édition du 3 aout 1951, "notre compatriote Joseph Frassy feu Germain a disparu [oseph-Alexis Frassy (1895-1951) et son épouse Marie-Ange-Clotilde Boson, 1905-1994) Il
dans les Îlots de la Doire! Tandis qu'il était occupé à placer quelques planches sur le bord du torrent que la chaleur avait grossi jusqu'à le faire déborder, Joseph glissa, on ne sait comment, dans l'eau et il ne fut pas à même de se ressaisir. Le courant l'emporta. Des ouvriers l'aperçurent encore au loin sur les flots, mais personne ne put arriver à temps pour lui tendre la main. Les recherches commencèrent immédiatement pour retrouver la victime, mais à tout mardi 31 juillet elles n'avaient abouti à aucun succès"· Son corps ne fut retrouvé que le 26 septembre, après deux mois. Joseph-Alexis Frassy, rapporte le journal était le" frère à M. Ernest, secrétaire de la Commune à Arvier, il était lui-même Conseiller communal de Valgrisanche et, qui plus est, père de nombreux enfants. Ce deuil si grave et si imprévu qui vient de frapper la grande famille Frassy, peu de temps après la mort del'autre frère M.Hubert, a vivement impressionné la population de Valgrisenche, qui tient à dire toute sa solidarité aux compatriotes si éprouvés ! "· L'exposition centrée sur quelques photos tirées d'un répertoire de 370 plaques, présente des images remontant aux années 20-40 du XIXesiècle; ce sont des portraits de famille, de paysages, etc., qui ont la capacité de restituer un univers disparu à jamais. L'administration communale a pris la décision d'embellir par quelques-unes de ces photos, quinze pour la précision, la place du chef-lieu, à côté du grand clocher qui la domine, et tout le long de l'enceinte du cimetière. De cette façon, tout en ayant un caractère permanent, ces photos seront toujours à la disposition des visiteurs. JosephAlexis Frassy, tout comme les autres photographes valdôtains tels que Ranc, d'Introd, Cugnod, de Brusson, etc., ont eu, même sans le savoir peut-être, le grand mérite de nous transmettre un patrimoine inestimable et extraordinaire qui, de nos jours, fait partie de notre mémoire collective qu'il faut mettre en valeur pour ne pas oublier ce que nous étions. Quant à l'inauguration, elle fut tout-à-fait digne. Après l'intervention de Bruno Béthaz, l'un des auteurs, qui a tracé le parcours conclu avec l'exposition, ce fut le tour d'Emico Peyrot qui a expliqué le travail de récupération des plaques et mis en évidence l'importance du patrimoine photographique; Carlo A. Rossi, l'autre auteur, a profité de l'occasion pour lancer un appel à tous les Valgriseins pour qu'ils explorent leurs artsons à la recherche des photos d'antan. a
Le groupe Le Ganalèi de Valgrisenche Le syndic de Valgrisenche, Aline Viérin a, enfin, apporté la bienvenue de l'administration communale. Les allocutions officielles furent accompagnées par l'exhibition du groupe Le Gantaléi qui a su restituer efficacement, par une pièce théâtrale, la figure de Joseph-Alexis Frassy. Voilà alors revivre l'homme polyédrique que tous les habitants demandaient pour résoudre leurs petites affaires. Voici, pour terminer, une belle photo parmi celles exposées, qui représente un superbe groupe de montagnards. L'une des photos exposées Il
UNE RÉFLEXION SUR LE TOPONYME cc QUINTANE » ~ Raoul DAL Trn algré son apparence de ruelle modeste et commune, la rue M Quintane ou Quintana (Fig. A) a attiré l'intérêt de la tradition et des historiens vu son ascendance linguistique : ce nom était, en effet, attribué à l'une des rues du castrum romain. Une révision du sujet révèle que l'histoire du toponyme est beaucoup plus complexe et mouvementée que ce qui a été dit Fig. A. La rue Quintane actuelle vue de la Place S. Caveri et vue de la rue [.-B. de Tillier Il
jusqu'ici, non seulement pour sa dérivation lexicale et pour sa signification étymologique, mais aussi pour les changements réitérés survenus dans la toponymie d'Aoste. Ainsi, la façon la plus simple et la plus linéaire de reconstruire son origine et sa persistance est chronologique, le long d'un parcours à rebours, où l'histoire, l'urbanisme, la toponymie et l'étymologie s'entremêlent inévitablement. La rue Quintane au XVIIIe et au XIXe siècle Le plus ancien plan de la ville d'Aoste a été dessiné par l'historien Jean-Baptiste de Tillier (Fig. 1) en 1730 environ. De Tillier n'y représente pas la rue Quintane, bien que l'on ne puisse pour cela exclure son existence; l'historien pourrait l'avoir négligée parce qu'il s'agissait d'un cul-de-sac ou d'un espace de propriété privée. Quelques années plus tard, en 1768, le Cadastre sarde1 indique plusieurs biens immeubles donnant sur la Ruelle ditte des Empereurs (Fig. 2); la route a pris le nom de la famille qui occupe le palais dont la façade donne sur la Rue Nabuisson (la rue De Tillier actuelle). L'immeuble d'origine a été fait construire par Jean Fabri en 1500, bailli et secrétaire d'État du duc EmmanuelPhilibert. L'immeuble deviendra de la propriété du baron Perron de Quart, puis de la famille du marchand Empereur, ensuite des Darbelley et, enfin, de !'Hospice de Charité2. D'ailleurs, à l'époque médiévale, du XIIIe au XVe siècle, l'esAHR FVille CAD2-AO, Aoste Cité, ff.48v-49r. 2 Le 10 septembre 1562, François Fabri reçoit, en tant que reconnaissance pour les services rendus au roi Emmanuel-Philibert de Savoie, la seigneurie de Cly au prix de 8000 écus d'or. Il sera inhumé à l'intérieur de Cathédrale en 1576 avec son frère Antoine dans la chapelle placée sous le vocable de saint Paul ou des seigneurs de Cly, récemment restaurée et placée à l'extrémité sud-occidentale de l'église, à côté de l'entrée actuelle. La maison, devenue la propriété de Charles-Philippe Perron, baron de Quart, est achetée en 1702 par le marchand Pierre Empereur. L'immeuble est mieux connu sous le nom de " maison Darbelley ", car, au début du XIXe siècle, elle appartient à Elise Darbelley, épouse du notaire Ambroise Vallier (qui compte parmi les notables lors du recensement de 1802). Ce dernier restaure et embellit la maison en 1849. En 1855, Elise, désormais veuve, lègue la maison à ]'Hospice de Charité. L. CoLLIARD, Vecchia Aosta, 1986, p. 58; J.-A. Duc, HEA, vol. VI, Aoste 1911, p. 48 m
pace urbain sur lequel donnaient les arcades était déjà occupé par la Porte Saint-Grat, située à cinquante mètres de la chapelle Saint-Grat et à l'Est del'Ancien Bazar; d'après le chanoine PierreEtienne Duc, elle occupait toute la largeur de la rue et séparait la partie Est et la partie Ouest de la rue De Tillier actuelle3 . Fig. 1. [ean-Baptiste de Tillier. Plan d'Aoste (1730 environ). En évidence, la supposée rue Quintaine. Les chiffres 5 et 6 indiquent respectivement la rue Saint-Grat et la rue Na buisson. 21. Rue des Ostans. 2, 3 rues Croix-de-Ville et Malconseil. 3 J.-A. Duc, HEA, II, p. 3 ... ; L. CoLLIARD, Vecchia ... cit. p. 28. m
·".- Fig. 2. Cadastre Sarde. En gris foncé, les immeubles de la famille Empereur. Au Nord, immeubles et jardins du Chapitre de la Cathédrale et de l'avocat Bus. 2"11 vescovado Au cours de la décennie suivante, sur les plans de réaménagement urbain mis en œuvre par !'Intendant ducal, le baron AméLouis-Marie Vignet des Étoles, un dessin du géomètre Benoît Tillier de 1778 (fig. 3) montre dans le détail le tronçon de la Rue Nabuisson avec ses immeubles4 • Le plan avait été réalisé en vue de la démolition <lesdites arcades, une sorte de portiques privés en saillie sur la rue principale, à partir de la façade du palais des Empereur (arcades Empereurs) et de la famille Gorrex. Le gabarit des pilastres qui soutenaient ces portiques gênait la cir4 Archives d'État de Turin, Section Cour, Lettres de particuliers, Lettre " V ", Liasse 27, pièce jointe à la lettre de Vignet des Etoles du 19 décembre 1778. S. BRUSATROMPETTO, Aosta tra XVIII e XIX secolo. Le istituzioni e la città, dalla " Ville infortunée,, all'« embellisement extérieur des édifices '" BASA, VI, pages 209-311, fig. 6. m
c.4''1 9- ,. /O.· Fig. 3. n° 9 La ruelle de devestiture. n° 8 Palais Empereur et arcades. n° 21 Les arcades Gorrex. {reproduction in Brusa Trompetto, BASA VI, 1997). culation des chars et !'Intendant jugeait qu'il fallait les démolir. Sur ce plan, le détail des immeubles et des rues s'avère intéressant ; on y voit, du côté Est de la maison Empereur, la rue Quintane actuelle, appelée ici Ruelle de devestiture. Ce terme est employé dans le droit urbanistique de l'espace francophone pour indiquer une rue de service qui conduit vers des terrains à usage agricole. La ruelle passait entre des immeubles et il y avait donc une servitude de passage pour l'accès aux terrains situés au Nord, que le plan de De Tillier situe dans un espace compris entre les maisons qui donnent sur la Rue du roi Gontrand, appelée aujourd'hui rue Monseigneur De Sales (fig. 2). Presque un siècle plus tard, sur le plan du Duché d'Aoste de 18275 , la petite rue existe encore, mais elle ne porte pas de nom (fig. 4). 5 Duché d'Aoste. Plan topographique de la Ville d'Aoste avec les modifications proposées, 30 avril 1827, (archives privées, Saint-Rhémy-en-Bosses). m
Fig. 4. Duché d'Aoste. L'étoile indique la rue Quintane. Dans le cercle, les Arcades Empereurs et Gorrex. Fig. 5. Plan topographique d'Aoste - 1885. m
La rue Quintane apparaît sur le Plan topographique de la ville d'Aoste réalisé à Turin par l'ingénieur Pignone en 1885, mais la révision de la toponymie de la ville effectuée la même année efface le toponyme et rétablit la rue Empereur : " Conserver la dénomination de rue Empereur à la ruelle qui conduit au nord en face du café Morello » 6 . Pendant la période fasciste, la toponymie de la ville est bouleversée et tous les toponymes francophones sont transformés : certains sont italianisés, comme Courmayeur qui devient Cormaiore ou Saint-Vincent qui est appelé San Vincenzo della Fonte; d'autres sont radicalement modifiés, comme La Thuile qui se transforme en Porta Littoria. La rue Quintane devient, par simple transposition, la rue Quinta7 • Après le fascisme, la toponymie est rétablie et la petite rue retrouve son nom : dorénavant, ce sera la rue Quintane. Questionnement sur le toponyme Quintane En 1971, Lin Colliard publie La Vieille Aoste8 , qui demeure une référence précieuse pour la recherche sur l'urbanisme de la ville. À propos de cette rue, à laquelle il consacre un paragraphe entier, il avait trouvé des documents du xre et du xne siècle qui citent son toponyme. Le plus ancien remonte à 1053 (1050 du règne du roi burgonde Henri) et il est lié à la vente d'un fonds à Aoste : " [...]Hoc est fundamentum unum intus civitate auguste et in loco qui dicitur quintana [. .. ] n 9 • Ensuite, un document de 1192 cite à nouveau la rue : " [...] Gunterius vendit in perpetuum hospitali Montis lavis et servitoribus eius, medietatem unius casamenti infra muras civitatis, in rua quintana 6 D. DAUDRY, Notes et documents de l'ancienne toponymie d'Aoste, BASA, XLIII, pages 109-131, p. 120. 7 Cartes de la Ville d'Aoste 1937-1940. 8 L. CoLLIARD, La Vieille Aoste, Musumeci, 1971, 156-159. 9 Monumenta Historiae Patriae (MHP), Chartarum, Augusta Taurinorum et Regio tipographeo MDCCCXXXVI, Tomus 1, col. 574, doc. 337 m
[ ... ] ,,w_ Deux autres actes de vente de 1196 et de 1198 sont cités par Joseph-Auguste Duc dans son Histoire de l'Eglise d'Aoste11 • Lin Colliard assimile le toponyme Quintana au cinquièm e carda à compter de la Porta Praetoria : "À une époque très reculée on donna ce nom au cinquième carda (en partant de la porte Prétorienne) correspondant à l'actuelle rue Gramsci. Le carda, ou via Quintana, continuait sans doute au nord, précisément vers l'endroit indiqué par Mgr Duc12 • Dès lors, le toponyme accompagne les noms des rues mineures du Cardo de la ville romaine. Quoi qu'il soit, Lin Colliard n'est pas le premier à faire référence à ces documents et, encore moins, à mettre le toponyme quintana en relation avec les noms des rue du castrum d'Augusta Praetoria; Carlo Promis les avait déjà cités textuellement dans Le Antichità di Aosta (1862), signalant les sources13 • La dérivation romaine du toponyme est à nouveau reprise par Rosanna Mollo Mezzena en 1985. À ce sujet, elle écrit: "L'individuazione di una strada, che fiancheggia ad oriente il fora (fig. 26C), consente di rilevare un altro dato topografico ed urbanistico di grande interesse e di affermare perla prima volta l'origine romana della odierna rue Quintane (Rua Quintana attestata in documenti del 1053, del 1192 e del 1196)"14 . Dans l'une des notes, elle poursuit : "Numerose sono le attestazioni della rue Quintane nella bibliografia aostana, soprattutto per quel che riguarda la presunta derivazione castrense di Augusta Praetoria. Con tale nome veniva 10 MHP, Chartarum, Tomus II, col. 1155, doc. 1656. 11 Ces documents cités par Joseph-Auguste Duc sont introuvables. HEA, II, pages 114, 118. 12 L. CoLLJARD, La Vecchia... cit., 1986, p. 85. 13 C. PROMIS, Le antichità di Aosta, Stamperia reale, Torino 18621il, anastatica Arnaldo Forni, 1979, p. 139. 14 R. MOLLO MEZZENA, Aosta romana, introduzione, in M. CuAz (dir.) Aosta. Progetto per una storia della città, Musumeci, Quart (Aosta) 1987, p. 26. " La détermination d'une route, qui longe le fomm du côté est (fig. 26C}, permet de souligner une autre donnée très intéressante concernant la topographie et l'urbanisme et d'affirmer pour la première fois l'origine romaine de la rue Quintane actuelle (la Rua Quintana est attestée dans des documents de 1053, de 1192 et de 1196). "
indicato il Cardo Minar corrispondente all'attuale via Gramsci. In realtà il cardine si interrompe all'altezza di via De Tillier (Decumanus Maximus), in corrispondenza del complesso forense"15 . Ni les sources des " attestations bibliographiques de la rue Quintane " ni le lien avec " la dérivation présumée du castrum " ne sont cités en note, mais l'on peut présumer que Rosanna Mollo Mezzena se référait à ce que Carlo Promis avait écrit dans Le Antichità di Aosta au sujet de l'attribution d'appellations des rues du castrum aux routes urbaines d'Augusta Praetoria : "Non vorrei che ad altri paresse che io troppo liberamente adattassi alla pianta d'Aosta ed alle sue strade urbane le denominazioni castrensi singolarmente servateci da Polibio e da lgino; una rara coincidenza dei documenti antichi con quelli del medioevo e coi ruderi tuttora esistenti darà al mio asserto la più valida testimonianza; è questa [la rara coincidenza] nella strada che rimane ad illustrarsi [rue Quintane], la quale è fornita essa pure di un bel tratto di chiavica pressa il capo meridionale, andante, corne le altre sue parallele, di natte a giorno e dividente l'area urbana in due metà. Questa via, che negli accampamenti era una delle primarie, dicevasi Quintana, ed era larga a segno, che in essa facevasi mercato delle cose utensili: attribuendo questa denominazione alla mediana tra le vie nord-sud d'Aosta [il se réfère au Cardo Maximus] io corrobora la mia opinione con due documenti [suivent les deux documents de 1053 et de 1192 cités plus haut]"16 15 Ibidem, note 17, p. 26. " Il y a de nombreuses attestations de la rue Quintane dans la bibliographie d'Aoste, surtout en ce qui concerne sa dérivation présumée du castrum d'Augusta Praetoria. Ce nom indiquait le Cardo Minar, qui correspond à la rue Gramsci actuelle. En réalité, le Cardo s'interrompt à la hauteur de la rue De Tillier (Decumanus Maximus), au niveau du complexe du forum. " 16 C. PROMIS, 1979, p. 139. " [e ne voudrais pas que d'autres pensent que ( adapte trop librement au plan d'Aoste et à ses routes urbaines les différentes appellations du castrum qui nous ont été transmises par Polybe et par Hygin ; une coïncidence rare des anciens documents et de ceux du Moyen Âge avec les ruines qui existent encore servira de témoignage plus valable à ce que j'affirme; elle se trouve [la coïncidence rare) dans la route qu'il reste à illustrer [rue Quintane), qui est elle aussi fournie d'un beau tronçon d'égout à son extrémité méridionale, qui va, comme ses autres parallèles, du sud au nord et qui partage la zone urbaine en deux moitiés. Cette rue, qui était l'une des principales dans les camps militaires, était appelée Quintane, et elle était large au point qu'on y tenait le marché des ustensiles : en attribuant cette appellation à la médiane entre les rues nord-sud d'Aoste [il se réfère au Cardo Maximus] je Il
Le texte de Promis contient déjà de nombreuses références utiles dans le cadre de cette réflexion : 1. la rue Quintana est nommée clairement, ainsi que les documents médiévaux qui la citent, conférant à cet historien le privilège d'avoir été le premier à les citer; 2. le lien est clair entre le nom de la rue et l'appellation des traverses qui, au sein du castrum romain, partageaient les différentes sections des quartiers des troupes séparées du Tribunal où le Préteur rendait justice, du Quaestorium, le logement du Questeur, ainsi que l'utilisation, en guise d'espace marchand, qui était faite de cette rue du castrum ; 3. pour plus d'informations sur cette disposition et sur l'urbanisme du camp romain en général, Carlo Promis renvoie aux textes de Polybe et d'Hygin le Gromatique, ainsi que, dans une note, au De militia romana de Juste Lipse (Iustus Lipsius) de 161417 i 4. un autre élément utile est constitué par l'indication, provenant de son expérience de fouilles archéologiques, de l'existence d'un cloaque suivant la même direction que la rue Quintane. Après avoir cité les documents du Moyen Âge, Carlo Promis conclut: "[...] e questa sarebbe la RUE QUINTANE, la quale andava tra le prime ne' castri, che in Aosta v'era e che con ogni probabilità clava nome a quella bipartizione da giorno a notte l'area urbana". 18 Dans son De Militia Romana, commentarius ad Polybium, Juste Lipse (lustus Lipsius) fournit une illustration de la Forma castrorum, la disposition du camp militaire romain et indique corrobore mon opinion par deux documents [suivent les deux documents de 1053 et de 1192 cités plus haut] " 17 Iusn LrPsr, De Militia Romana Libri quinque, Antuerpie ex Officina Plantaniana, 1614, p. 234. 18" [... )et ce serait la RUE QUINTANE, qui comptait parmi les premières dans les cas tri, qui était présente à Aoste et qui, selon tout probabilité, donnait son nom à la bipartition sud-nord de l'espace urbain "· m
par la lettre " T " la Quintana, une allée partageant en deux le complexe des logements des troupes (fig. 6). La littérature latine fournit quelques définitions que Carlo Promis tire du texte de Juste Lipse. Il cite textuellement différents auteurs latins qu'il vaut la peine de signaler ici : Festus Grammaticus, un grammairien romain qui a vécu entre le ne et le rne siècle après J.-C., fait le commentaire suivant dans son De verborum significatu : " Quintana porta appellatur in castris post praetorium, ubi rerum utensilium forum sit ,,i 9 _ Le deuxième auteur est Suétone : il raconte comment, dans sa folie, l'empereur Néron faisait des razzias nocturnes dans des commerces et comment il avait aménagé dans son palais un magasin où il vendait le butin. Cet endroit était appelé Quintana, car il était assimilé au lieu du castrum où les soldats vendaient leur butin de guerre et des objets : " Quintana domi constituta, ubi partae praedae et ad licitationem dividenda pretium assumeretur n 20 . Hygin le Gromatique, arpenteur de la période de Trajan, compte parmi les auteurs de référence, car il a écrit De Munitionibus castrorum, un texte spécifique sur la structure du castrum: "[. .. ] Lateribus eiusdem tendere debent ad viam quintanam centuriae statorum ut posticum praetorii tueantur et proximi sint praetorium [. .. ] Et per reliquas strigas cohortes peditatae vel equitatae ad uiam quintanam spectare debebunt [. .. ]"21 . Dans ses Etymologiœ, l'encyclopédiste hispanique Isidore de Séville (VIII" siècle) affirme lui aussi que " la quintane correspond à la cinquième partie d'une place [à savoir une rue] : un char à deux roues peut y passer ,, 22 . 19 W.M. LINDSAY, Sexti Pompei Festi, De verborum signiffoatu cum Pauli epitome, Bibliotheca scriptorum graecorum et romanorum teubneriana, Lipsiae in aedibus B. G. Teubneri 1913, p. 309. 20 SuÉTONE, De vita Caesarum, Nero, Livre VI, 26, 9-10. 21 HYGIN, De Munitionibus castrorum, 19.1-3, 7-9. 22 ISIDORE DE SÉVILLE, Etimologie 0 origini, p. 259.
Dl!. MILITI.A. ROMANA TABVLA ET. FORMA CASTRORVM o 2017 r.======================iu?:-ê::::====================:;i A < 1 0 0 ;:; 252 0 >< ""' N 0 \J> 0 200 V A. 'Practorium . B . Q__,wufloriwn . C . Legati duo . D. 'Tiûnmi. . E · Pneftf(tjOcfûm · F. Euocatt rguifts. , G . .Ablcflz' cquias . H. Euocati pcdi.tcs . / I . Ablc!H pcdta.s . · ~--------- N 0 0 "' Cl 0 Xb 2017 K fu;....-1;..,...:; . L: E;;,.";7'~ ~. M.~'"':JP N. Equius Rommti. o. 'Triarjj L:g,q. P. PrinÇlprs lw. Q: Heff;iti lt49. R . Equttes ..focg. S . PCdi.tes ]ôcij . Fig.6. fuste Lipse, De Militia Romana. A 252 ~ 200 V T. Q_umtana. V. Spatiwn ad vallum. Xa. %rta Prad. xb. 'Th-ta Decum. Xe. PoriA Princip. drxtra. xd. Porta 'I}incip. Jinjflra. T En gris, la Quintana, M. la Principia, A. Pr.:etorium, B. Qu.:estorium Eil " 't X N 0 \)> 0
En définitive, la littérature antique romaine nous apprend que la rue quintana appartient au contexte de l'urbanisme du castrum, que sa largeur est inférieure d'un cinquième par rapport aux autres allées et qu'il s'agit d'un lieu où les milices romaines négociaient leur butin ou des ustensiles. La rue Quintane : passage de service, marché ou latrine ? Une question s'impose à présent: quand ce nom apparaît dans les documents des XIeet XII" siècles, conserve-t-il le même sens et est-il employé comme dans la littérature latine ou bien le vil latin médiéval le considère-t-il en dehors du contexte des toponymes liés à la voirie de la ville romaine ? La quintana est-elle à mettre en relation avec le Cardo Minar, comme cela est affirmé par Carlo Promis, Lin Colliard et Rosanna Mollo Mezzena, ou bien ce terme, dont l'étymologie est assurément romaine, revêtil un autre sens dans le bas latin ? Le Lexicon du latin tardif de Du Cange réserve à ce terme un espace important et nous pouvons vraisemblablement penser que les termes des documents médiévaux sont plus proches des significations proposées par ce dictionnaire. Du Cange23 indique les différents sens du terme : 1. Une partie de route où peut passer un char, comme chez Isidore de Séville ; 2. L'anneau ou le fantassin que le cavalier doit enfiler de sa lance lors du Tournoi de la Quintane ; 3. Lié à la chronologie pascale, où le samedi post quintana est le samedi qui précède le Carême ( Quadragesima); 4. Les Statuts de la ville d'Asti le citent comme cloaque ou comme latrine: "De cloachis sive quintanis [. .. ] ubi dicta cloacha seu quintana [. .. ]si qui cives Astenses habent Quintanam sitam inter eorum domos et aliquis ex habentibu spartem in Quintanam, ipsam Quintanam purgari facere voluerit, teneatur Potestas facereet curare sic quod omnes habentes partem in Quintana solvant partem sibi contingentemexpens. secundum quod unusquisque ipsorum partem habuerit in ipsa Quintana[...]". 23 Du CANGE ad vocem quintana. m
\ ' ., ! J ~ _jDe ,;8 pjaZ -. ~c rd Aubert ____ i_!_lier__ ~ ... Fig. 7. Le plan des rues actuelles superposé aux vestiges d'Augusta Pr.:etoria. Encadré, le périmètre de la place du forum et la rue qui la longe. Les deux étoiles indiquent la rue Quintane actuelle et, à sa droite, la cloaque romaine. La définition de Du Cange nous renvoie à une observation de Carlo Promis au sujet de la rue Quintane : des fouilles archéologiques lui ont permis de vérifier l'existence " d'un beau tronm
çon d'égout à l'extrémité méridionale " de la route. L'existence du cloaque sera confirmée par Rosanna Mollo Mezzena en 1975 sous la route qui longe la place du Forum romain d'Aoste et indiquée en 1985 sur le plan joint à l'étude pour le Projet pour l'histoire de la ville (Fig. 7)24 : "La strada della larghezza di 8 m., in forte pendenza da Nord a Sud è indicata dall'asse della sottostante cloaca parzialmente distrutta. Un tratto della medesima cloaca (lungh. 15 m., alt. 1, 70) era già stato visto in precedenza nelle cantine di proprietà Saivetto, in rue Quintane"25 • Conclusions Le toponyme de la rue Quintane apparaît dans quelques documents notariés valdôtains entre l'an mil et 1100. Au XIXe siècle, il est fait connaître par Carlo Promis, qui met en relation cette ruelle d'Aoste avec le nom attribué à l'une des allées qui partage le camp des troupes du castrum romain. Il présume que la direction de cette rue, déjà appelée rue Quintane en 1862, (année de publication de Le Antichità di Aosta), se superpose à un Cardo Minar, supposition étayée par la présence des restes d'un cloaque romain. Carlo Promis cite la littérature latine à laquelle se réfère Juste Lipse dans son De Militia Romana, un commentaire à l'historien Polybe, d'où l'on déduit que la quintana est une rue/allée appartenant à l'aménagement urbain du castrum. Dans son De limitibus Costituendis, Hygin le Gromatique26 (Pseudo-Hygin ou Minar), un arpenteur de l'époque de Trajan dont la fonction spécifique était d'effectuer la centuriation, mais aussi de tracer les axes routiers du castrum stativum, met en 24 R. MOLLO MEZZENA, Aosta romana ... cit., p. 26, note 16. 25 R. MOLLO MEZZENA, Augusta Praetoria aggiornamento sur les connaissances archéologiques de la ville et de son territoire, Actes du Congrès sur le Bimillénaire de la ville d'Aoste (Aoste 5-20 octobre 1975), Bordighera, 1982, pages 269-278, la 240, n° 54. " La route de 8 m de large, en forte pente du Nord au Sud, est indiquée par l'axe du cloaque sous-jacent, partiellement détruit. Un tronçon de ce même cloaque (longueur: 15 m; hauteur: 1,70 m) avait déjà été vu précédemment dans les caves appartenant à la famille Saivetto, rue Quintane. " 26 Hygin dit le Gromatique ou Pseudo-Hygin, pour le distinguer de Hygin Maior, est un arpenteur du Il' siècle. Nous lui devons le traité De limitibus constituendis. m
relation le toponyme quintana avec le camp militaire romain, le distinguant du réseau routier des agglomérations urbaines. Le fait que les arpenteurs appellent Cardo et Decumanus les deux axes perpendiculaires orientés vers les quatre points cardinaux, lieu où commence la centuriation du territoire, ne signifie pas que l'homonymie avec les deux rues centrales de la ville consente de transférer les termes employés pour désigner les allées du camp romain au réseau routier de la ville fondée par la suite. Cette assimilation pourrait s'être vérifiée dans les études du xrxe siècle, dont Carlo Promis est l'héritier, avec le terme quintarius, étroitement lié à la centuriation, indiquant une route moins large (12 pieds romains i un pied = 29,6 cm) que le Decumanus et le Cardo (qui mesurent respectivement 40 et 20 pieds), qui longeait cinq centuries27 . En définitive, le quintarius séparait des groupes de cinq centuries, comme l'affirme Hygin le Gromatique" [...] quintus est qui quinto loco numeratur, quintarius qui quinque centurias cludit [... ] "· La quintana est ainsi une allée du camp militaire romain décrite par Polybe dans ses Histoires, où il y a deux rues principales parallèles, quintana et principalis, le long desquelles se trouvaient les quartiers des troupes, à leur tour séparés par des rues secondaires. Dans le contexte de l' ager centuriatus, Quintarius est le nom attribué à une rue où peut passer un char, plus étroite que le Cardo et que le Decumanus, mais parallèle à ces derniers et couvrant l'extension de cinq centuries (fig. 8). 27 Un actus quadratus était un carré mesurant 120 pieds de côté (1261,67 mètres carrés); deux actas formaient un jugerum (2523,34 mètres carrés); quatre actas ou deux jugeras constituaient un heredium (5046,68 mètres carrés). Cent heredia (ou 200 jugera) composaient une centuria comprenant 20 acta par côté. Varron l'écrit dans son De re rustica : " bina jugera [. .. ] heredium appellarunt. Haec postea centum centuria '" TERENTIUS VARRON, De re rustica, 1.10. Les unités de mesures de longueur romaines étaient les suivantes : le pes, le passus (5 pes=l48 cm), l'actus (120 pes ), le milium équivalant à 1000 passus ( 1480 m environ). Les unités de mesures de surface l'actus quadratus ou acnua (1261,67 mètres carrés), le iugerum (2523,34 mètres carrés) et l'heredium équivalant à deux iugera (5046,68 mètres carrés). Le sujet de la centuriation est bien approfondi dans Misurare la terra: centuriazione e coloni nel monda romano, catalogue de l'exposition, Modène (Italie), 11 décembre 1983-12 février 1984, Franco Cosimo Panini, Modena 2003, pages 122-124, 128-135. m
DM Fig. 8. Disposition des centuries et des rues principales. KM= « Kardo Massimo », DM= « Decumano Massimo » Le quintarius (en gris) s'intercale des deux côtés toutes les cinq centuries {plan tiré de Misurare la Terra, 2003, modifié) La position et la direction de la rue Quintane actuelle, représentée aux xvne-xrxe siècles, ne coïncident ni avec le Cardo Maximus, ni avec un Cardo mineur qui longeait la place du forum, ni avec un autre Cardo qui, partant du Decumanus Maximus, se dirigeait vers le Sud, à la hauteur de la rue Gramsci actuelle, de fait interrompue par l'espace du Forum romain. Par contre, la courte ruelle rejoignait obliquement la route secondaire dotée de cloaque, que Carlo Promis et, ensuite, Rosanna Mollo Mezzena ont situé dans le contexte du périmètre de la m
place du Forum, à côté des vestiges d'habitations, servant probablement de tavernes et de commerces (Fig. 7). Le toponyme rua Quintana ou le locus qui dicitur Quintana, tel qu'il apparaît dans de rares documents médiévaux, semblerait en dehors aussi bien du contexte lexical des axes du castrum romain que de celui de la centuriation. Bien que le lieu soit situé au cœur de la ville, il s'agit d'un toponyme qui inclut d'autres références, qui ne semblent en relation ni avec le camp romain ni avec l' ager centuriatus. Qu'entendaient les rédacteurs des documents des x1e et xne siècles par le terme quintana, un nom qui n'a été redécouvert par les historiens de l'époque moderne qu'entre le x1xe et le xxe siècle, avec le long intermède du toponyme ruelle Empereur ou de devestiture au xvme siècle ? Au fil du temps, ce terme pourrait avoir perdu son acception de quintana, c'est-à-dire de rue du castrum romain, ou de quintarius, route qui longe la centuriation, et avoir acquis le sens de rue qui conduit à la place du forum, à savoir aux commerces, comme cela est décrit dans la littérature antique (Sextus Grammaticus et Suétone). Elle pourrait également conserver son sens tout à fait médiéval (documents du xme siècle), proposé par le Lexicon de Du Cange, de latrine ou de cloacha sive quintanis, structure qui a justement été documentée par les fouilles archéologiques tout d'abord réalisées sous la direction de Carlo Promis, puis confirmées et élargies par Rosanna Mollo Mezzena. Au Moyen Âge, le terme attribué à la rue demeura probablement inchangé dans les documents, mais il perdit son sens principal, tout en conservant d'autres acceptions déjà connues, en fonction d'une nouvelle utilisation acquise au cours du temps.
MON SOUVENIR DE (( CHEZ Nous >> ~ Cecilia MARcoz L orsque je débarrassais mon galetas, j'ai retrouvé mes vieux Chez Nous, c'est-à-dire mes livres pour l'étude de la langue française quand j'étais une petite élève de l'école élémentaire des Sœurs de Saint Joseph à Aoste. C'est avec curiosité et émotion que je les ai feuilletés. J'y ai retrouvé des images, des photos, des vers, des dictons, des conseils, des règles de vie, des prières. J'y ai remarqué un grand nombre de lectures en prose qui concernaient des sujets très variés: de l'histoire, à la géographie, à la vie sociale, à la vie quotidienne des petits enfants, à l'histoire sainte, aux traditions et aux nouveautés de notre milieu. Le sens de Chez Nous est bien expliqué dans la présentation que l'auteur adresse, dès la première page, aux écoliers1 : " .••... Chez nous signifie tout ce qui nous entoure, tout ce qui nous sourit, tout ce que nous aimons: le pays où nous sommes nés, celui de nos ancêtres. Enfants de nos écoles, le Chez nous c'est la Vallée d'Aoste." Le but que ce livre se proposait était d'offrir "une haute leçon pour l'intelligence et pour le cœur" et, par conséquent, "d'inspirer l'amour du pays". C'est avec une grande surprise que j'ai remarqué que plusieurs vers des poésies que j'avais apprises par cœur pendant mes années de l'école primaire revenaient aisément à ma mémoire. Également je retrouvais le souvenir des histoires lues, des récits d'évènements historiques, ou même des descriptions d'aspects géographiques de notre territoire, ou bien d'activités ou de particularités de notre terroir, ou des légendes que les grand-mères racontaient pendant les longues soirées d'hiver aux petits neveux. 1 On trouve cette présentation dès la première édition du livre l'année 1917. Le titre du livre était Chez nous. Lectures valdôtaines à l'usage des écoles élémentaires.
J'ai donc réfléchi que tout cela était un patrimoine acquis, dont mon esprit a conservé le souvenir sans que je me le propose ou que je m'en rende compte. En partageant mes remarques avec des amis de mon âge, j'ai constaté qu'eux aussi avaient conservé des souvenirs vifs de notre livre de lecture. Non seulement! Pour tous la particularité de ce livre avait été son emploi différent par rapport aux autres livres d'école: les autres livres étaient des instruments pour nous - petits élèves - pour apprendre des leçons, pour faire des exercices; tandis que Chez Nous était tout cela, mais il s'offrait aussi comme livre de lectures dans nos familles et comme source pour partager des souvenirs, des réflexions, des boutades avec nos parents et nos amis. Pour ce qui me concerne, il s'agissait de beaucoup de souvenirs différents. Sûrement il s'agissait des chants et des prières que maman m'apprenait. Mais il s'agissait aussi des contes que maman me racontait de son enfance à Buthier: les vieilles légendes d'esprits follets comme 'la tsapletta', 'lo frooulat', 'la seungoga'2. Sans oublier les souvenirs de mon papa sur son enfance à Étroubles! Il me racontait les durs travaux de la campagne, les longs parcours à pied, le transport du foin sur les mulets ou du bois sur les traîneaux ou sur les chariots, les bois pleins d'écureuils qui sautaient sur les branches des sapins, les socques et les cartables en bois, ou les gamineries à l'école, jusqu'aux leçons de vie et aux punitions du maître d'école ou du curé. Mes parents évoquaient parfois les terribles souvenirs de la Grande Guerre; très souvent ils racontaient des épisodes, or tristes or très joyeux, de leur émigration et de leur long séjour à Paris, jusqu'à leur retour en Vallée d'Aoste au cours de la deuxième guerre mondiale. Un écho de tout cela se trouvait dans mon Chez Nous et c'était souvent une lecture tirée de mon livre qui fournissait l'occasion à mes parents et à leurs amis et à leurs compagnons d'émigration à Paris de raconter les souvenirs disparates de leur vie remplie d'épreuves au cours d'une période historique très tourmentée. Il serait sans doute curieux de vérifier si, parmi les valdôtains plus jeunes que moi, on peut retrouver, en fouillant dans leurs 2 Ces légendes étaient racontées par ma mère en patois. m
souvenirs des années de leur école primaire, des livres ou bien des expériences ou des suggestions qui ont marqué la formation de leur personnalité comme Chez Nous l'a fait pour ma génération. Dans leurs galetas ou dans leurs bibliothèques personnelles retrouve-t-on un livre qui ait le même poids que Chez Nous? Peuvent-ils signaler des histoires, des contenus historiques ou géographiques, des dictons, des principes, des souvenirs enfin, qui sont encore, après des dizaines d'années, présents à leur mémoire, conservés avec regret ou sympathie ou même avec acceptation ou approbation? Surtout peuvent-ils se rappeler d'avoir employé ces livres, ces expériences, ces enseignements, ces stimulations, ces conseils, pour les partager avec les membres de leurs familles ou avec leurs amis, pour bavarder, ou pour discuter, ou pour évoquer des souvenirs? Ou bien l'oubli est-il tombé sur tout ce qui se rapporte à leurs lectures d'enfance et surtout sur leurs lectures en langue française? Une autre intéressante direction de recherche pourrait concerner les nombreux livres qui ont été conçus et publiés pour la formation de l'enfant valdôtain au cours de son école primaire, lorsque - Chez Nous ayant disparu -il fallut le remplacer par d'autres livres ou d'autres moyens pour l'enseignement de la langue française et pour l'étude du milieu. Dès que l'Université de la Vallée d'Aoste a offert à ses étudiants des cours pour la formation des enseignants de l'école primaire3, des recherches ont été entreprises soit sur Chez Nous, que sur les livres qui ont été utilisés après la disparition de Chez Nous pour enseigner la langue française, l'étude du milieu, la civilisation valdôtaine. Des thèses intéressantes ont été publiées. Les livres conçus par Madame Anaïs Ronc Désaymonet, par Monsieur Lucio Duc, par Monsieur Jean Pezzoli et d'autres encore ont été analysés avec soin. Il serait sans doute intéressant de faire des comparaisons entre ces livres plus récents et le vieux Chez Nous. Il faudrait surtout se demander à quelles nouvelles exigences pédagogiques, psychologiques ou didactiques ces nouveaux livres ont répondu et si ils ont été à même de percevoir des objectifs formatifs comparables à ceux que Chez Nous avait atteints. 3 C'est-à-dire le Corso di laurea magistrale in Scienze della formazione primaria. m
Une différence remarquable semble se dévoiler entre ces livres et Chez Nous. Certainement ces nouveaux livres reflètent d'importantes nouveautés pédagogiques, psychologiques et didactiques que Sœur Scholastique4 ne pouvait pas concevoir lorsqu'elle composait Chez Nous. Et, dans l'école primaire de nos jours, ces nouveautés nous portent toujours davantage à dépasser, dans l'activité didactique, le seul emploi des livres: il y a sûrement aujourd'hui d'autres instruments, d'autres moyens, d'autres activités et d'autres lieux de formation que nous pouvons fournir à nos jeunes élèves. Les livres ne sont plus suffisants, l'école même n'est plus suffisante. Mais ces nouveaux domaines, ces nouveaux inoyens, ces nouvelles perspectives risquent de nous amener à ne plus savoir fournir aux élèves ce que les petits livres rédigés par Sœur Scholastique avaient su bien fournir pour longtemps: c'est-à-dire une synthèse bien cohérente, capable de faire de support aux divers enseignements, aux différents principes, aux règles de vie, au sens des valeurs. Naturellement aujourd'hui la synthèse et les valeurs de Sœur Scholastique ne peuvent plus être proposés de la même façon. Beaucoup de choses ont changé dans le monde actuel; en Vallée d'Aoste des changements remarquables se sont parfois adjoints et parfois substitués à ceux qui s'étaient produits tout au cours du XXème siècle. Nous avons souvent du mal à comprendre en quoi consiste aujourd'hui l'identité valdôtaine. C'est pour cela que nous pouvons nous demander s'il est souhaitable aujourd'hui, pour instruire et éduquer nos enfants, de désirer un nouveau Chez Nous, ou quelque chose qui lui ressemble. Est-ce une hypothèse absurde et improposable? Est-ce un rêve nostalgique, conçu par des personnes trop attachées au passé et incapables d'affronter les incertitudes du temps présent et de l'avenir? Ou bien pouvons-nous penser que c'est un but que nous pouvons et devons poursuivre, malgré les évidentes difficultés? Il me semble que Chez Nous, dans ses moments meilleurs, a su proposer un modèle éducatif très valable. Il faut donc que nous nous demandions aujourd'hui si nous en avons un du même niveau, ou si nous pouvons en projeter un qui soit convenable pour le présent et le futur des jeunes qui vivent en Vallée d'Aoste. 4 C'est à Flaminie Porté (1863-1941), devenue sœur de Saint Joseph sous le nom de Sœur Scolastique, qu'on doit la réalisation de Chez Nous. m
Vallée d'Aoste d'antan UN VOYAGE À TRAVERS LES CARTES POSTALES ANCIENNES flosfa • Porta Pretoria Aoste, la Porte Prétorienne au début du XXéme siècle, après les restaurations du chan. Édouard Bérard et du Surintendant des Antiquités Alfredo de Andrade ID ~ Cesare CossAVELLA
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