Le Flambeau

ad LE FLAMBEAU Revue du Comité des Traditions Valdôtaines - O. n .1.u.s. "Maneat dornus donec formica aequora bibat et !enta testudo totum pcrambulct orbem ". (graffiti du château de Fénis} Dans ce numéro Celi Alessandro Editorial La rédaction Le CTV à la Rencontre de Fénis Pascal Serge Le prénom' Sésame identitaire.. Grivon Laura L'identité Valdôtaine à l'époque de la mondialisation: quel avenir? Perret Patrik Croisées d'ogives valdôtaines Docteur Charles Marguerettaz Une promenade alpestre Tognan Enrico Marcel Favre (Histoires d'émigrés) Rivolin Joseph Le Bouthan: un État de montagnards Vauterin Jean-Victor La Tour de Gignod Liviero Alessandro L'émigration valdôtaine en Algérie (deuxième partie) Cossavella Cesare Vallée cl ' Aoste d'antan: voyage à travers les cartes postales anciennes Poètes du Terroir 3 4 7 9 12 23 27 31 46 61 91 95

1-~/-+~f.)_\ (i !.., \ ,: ,1 ( ;~ .... ~-} ~:. .... FLAMad LE FLAMBEAU Rédaction et Administration COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES 3, rue de Tillier . 11100 Aoste Tél. +39 0165 36 10 89 (comitedestraditions@gmail.com) (ouvert le mardi de !Oh à 1Jh30; le samedi de !Oh à J lh)J DIRECTEUR RESPONSABLE Joseph-Gabriel Rivolin COMITÉ DE RÉDACTION Rédacteur en chef Laura Grivon -loflambo@gmail.com Rédacteurs Alessandro Celi, Joseph-César Perrin, Enrico Tognan 69' année -n° 258 3/2022 COTISATION ANNUELLE AU COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAJNES Italie : € 25,00 Europe : € 30,00 Autres pays: € 35,00 Cette cotisation annuelle donne droit à l'envoi de notre revue trimestrielle Le paiement peut être effectué: - au siège du C.T.V. 3 rue De Tillier à Aoste, aux jours et heures indiqués; par versement sur le compte courant postal n°10034114 au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier 11100 Aoste; par virement bancaire - !BAN: IT 33 V 02008 01210 000002545815 BIC/SWIFT: UNCRITMlCCO Les sociétaires demeurant hors d'Italie peuvent verser la cotisation par mandat postal international, ou par virement bancaire au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier, 11100 Aoste. Pour les payements en chèques sur des banques à l'étranger, il est nécessaire d'ajouter 10 euros pour les frais bancaires. Enregistrement Tribunal d'Aoste n° 7/75 du 31.07.1975 Les manuscrits non publiés ne sont pas rendus Les opinions émises par les auteurs des articles n'engagent ni la rédaction du "Flambà" ni le C.T.V. Impression : Musumeci S.p.A. 97, Région Amérique · 11020 Quart (Vallée d'Aoste) Tél. +39 0165 76 11 11 Avis aux destinataires du Lo Flambô-Le Flambeau JJ FSC wwwJsc.org MIXTE Papier Issu de sources responsables FSC® C102788 Aux termes de la loi n° 196/2003 nous vous informons que VOS do1mées personnelles figurent dans la liste des adresses du Comité des Traditions Valdôtaines, titulaire du traitement y afférent, et que pour exercer le droit que vous avez de les modifier, de les actualiser ou de les supprimer vous pouvez nous adresser à tout moment un courrier postal à l'adresse suivante Comité des Traditions Valdôtaines - 3, me Jean-Baptiste de Tillier - 111OO, Aoste. Il

/ EDITORIAL Chère Sociétaire, Cher Sociétaire, -<>LE PRÉSIDENT DU C.T.V. L e troisième numéro du " Flambeau " de l'année 2022 illustre de façon presque parfaite les buts du Comité des Traditions Valdôtaines : maintenir la mémoire du passé, étudier les éléments constituant notre identité particulière, confronter notre façon de vie, notre culture et notre environnement naturel avec les mêmes éléments en d'autres pays, surtout ceux caractérisés par la présence de la montagne. Ce dernier aspect est très important à mes yeux car je suis convaincu que c'est de la comparaison entre les différentes réalités montagnardes que pourront venir les solutions aptes à assurer l'avenir du peuple valdôtain, dans le respect des spécificités constituant l'héritage des siècles passés, que personne n'a le droit d'oublier ou d'effacer. Nous vivons dans un moment historique dans lequel la montagne est en train de reconquérir de l'intérêt aux yeux des chercheurs et des scientifiques : les changements climatiques, l'évolution de la démographie, les applications pratiques des découvertes dans les domaines de la science et de la technologie constituent autant d'éléments de transformation de la vie quotidienne qui auront des conséquences remarquables pour les habitants de toutes les régions montagneuses. Ainsi, illustrer les conditions de vie dans un royaume asiatique distant de quelques 7.000 kilomètres de la Vallée d'Aoste peut paraître un sujet étranger, voire incompatible, avec notre revue. Bien au contraire, il nous offre la possibilité de confronter notre société et son organisation avec celle d'un pays apparemment exotique, dont les caractéristiques sont, cependant, proches aux nôtres, sinon meilleures sous certains points de vue. Je vous invite, donc, à lire les articles qui vous trouverez dans les pages qui suivent avec un esprit de découverte et d'analyse : ils constituent une occasion précieuse pour réfléchir aux conditions de la Vallée d'Aoste du passé et du présent, afin de bâtir un avenir qui exigera certainement des adaptations auxquelles nous devrons faire face sans nier notre identité. Bien cordialement Il

LE CTV À LA RENCONTRE DEFÉNIS ~ LA RÉDACTION e Comité des Traditions Valdôtaines a confirmé son enga- L gement envers les émigrés et témoigné sa reconnaissance avec les Valdôtains de l'étranger participant à la 46e Rencontre valdôtaine qui s'est déroulée le dimanche 7 août dernier au Tsanti de Bouva, Fénis. Notre association était représentée par une délégation composée par Alessandro Celi, Laura Grivon et Jean-Marc Vauterin, qui ont assuré la permanence dans la grande salle du Tsanti, où avait été aménagée une exposition préparée dans le cadre du projet " La Mémoire de l'émigration ", auquel le CTV donne sa contribution depuis son origine. Bien naturellement, le dernier numéro du " Flambeau ", qui venait de sortir de l'imprimerie, ne manquait pas sur une table, avec quelques copies des numéros spéciaux des années précédentes. Comme d'habitude, les publications ont attiré l'attention de plusieurs émigrés, qui ont dialogué avec les sociétaires présents tout au long de l'après-midi. Les initiatives préparatoires La Rencontre a représenté le point d'orgue d'une série d'initiatives organisées dans le cadre du projet " La Mémoire de l'émigration " déjà évoqué : à partir du mois de juin, quatre conférences ont préparé ce rendez-vous traditionnel entre les Valdôtains du Pays et de l'étranger, dans le but de favoriser une plus vaste participation, tandis qu'à partir du jeudi 4 août l'exposition dans la salle du Tsanti a présenté, parmi les autres, huit roll-up consacrés à l'histoire de l'émigration de Fénis dans le passé et dans le temps présent. Il

En effet, aujourd'hui aussi quelques-uns des jeunes de la commune vivent à l'étranger pour des raisons d'étude ou de travail. Parmi eux se trouvent Roger Cattaneo, Davide Gallo Lassere, Fabio Nouchy, respectivement étudiant de physique à Stockholm, professeur au siège de Paris de la University of London et ingénieur nucléaire à Bruxelles. Ceux trois jeunes ont été interviewés par les élèves de l'école primaire et leurs témoignages ont fait l'objet d'un vidéo et inspiré le contenu de deux des roll-up, tandis que les élèves de l'école maternelle ont illustré par leurs desseins l'histoire de Victor Perrod, émigré à Paris avant la Grande Guerre. Le jour de la Rencontre Le 7 août, la manifestation a vu la célébration de la Sainte Messe, les discours des autorités, le dévoilement d'une plaque à l'honneur des émigrés valdôtains et, après le déjeuner, la visite au château, à l'ancien moulin, au musée de !'Artisanat valdôtain et, bien sûr, à l'exposition. Dans son discours, le Président de la Région a affirmé que la Rencontre permet de réunir les familles de ceux qui ont autrefois quitté la Vallée d'Aoste, mais il a rappelé aussi les jeunes qui aujourd'hui émigrent pour atteindre leurs objectifs de travail et de vie. Ces jeunes forment déjà un réseau important, qui doit être soutenu pour valoriser leurs énergies : dans ce but, la francophonie dont la Vallée d'Aoste fait partie constitue un atout inestimable, dans un monde où le plurilinguisme est la clé de bien d'opportunités. De sa part, le Syndic de Fénis a affirmé que notre petite région est très fière de ses émigrés qui ont su, loin de leurs proches, trouver leur vocation. Il a rappelé aussi les jeunes quittant le pays pour aller travailler ou étudier ailleurs : un choix qui n'est pas toujours facile, même si les conditions actuelles ne sont pas aussi pénibles que celles d'autrefois. Il a conclu son discours sur une note d'espoir : que leur expérience puisse témoigner de la force de l'attachement à la terre où l'on est né. Enfin le Président du Comité Fédéral des Sociétés d'Émigrés Valdôtains (CO.FE.S.E.V.) s'est arrêté sur le réchauffement Il

climatique : nos parents nous ont légué une belle région et il nous revient de la transmettre aussi belle aux nouvelles générations. Les émigrés ont quitté la Vallée pour des raisons économiques, voire politiques, et il faudra éviter une nouvelle vague de départs, cette fois pour des raisons climatiques. Ce ne sera pas facile, mais l'enjeu est de taille : vivre et travailler au pays, conserver la culture et les traditions valdôtaines et transmettre "la Vallée d'Aoste,, avec ses beautés, ses richesses et ses valeurs humaines. Quelques-uns des émigrés 2.0 ayant participé à la Rencontre

LE PRÉNOM! SÉSAME IDENTITAIRE ....... . * Serge PASCAL ( Hn-SAvorE) E n mémoire de mon père Sallerein émigré, intransigeant quant à son héritage francophone, fier de sa langue vernaculaire qu'il a pratiquée couramment jusqu'à sa fin, je ne pouvais pas me désintéresser de ce sujet qui le faisait fulminer lorsque qu'un agent communal ou régional se croyait obligé d'italianiser son " petit nom "· Il y a quelques dizaines d'années, j'ai pu photographier le tableau d'un arbre généalogique sommairement exécuté de mes ascendants. J'ignore comment celui communément nommé " lo Mostatsu ", au hameau du Villarisson (Larehon pe cisse que' cognéson lo loi) a pu se procurer ce document encadré pendu au mur. Dans l'intervalle, j'ai appris grâce au Chanoine Auguste CHÂTEL, auteur de " Morgex - Valdigna d'Aosta - recherches Historiques " -pages 222-223 que J. B. De TILLIER aurait initié cette ordonnancement homonyme qui a dû probablement être recopié et nécessairement complété. Ce" puzzle" couvrant quasiment huit siècles comporte cent sept prénoms de celui de Jean PASCAL de la Ruine (Morgex) 1215 à Delfino 1950. La certitude de l'authenticité de ces prénoms m'importe peu, en revanche une constante m'interpelle. Dans cette longue liste, le premier prénom non francophone rompant la chaîne traditionnelle apparaît avec Albina en en 1903... Il faut attendre donc une quarantaine d'années après l'Unité (1861) pour que certains de ces ancêtres d'alors décident d'abandonner cette attache ancestrale. Ce délai de renoncement me fait entrevoir une forme de Résistance bien montagnarde, de surcroît valdôtaine, toute à leur honneur. •

Dès lors, les prénoms italophones s'installent d'abord au cas par cas puis régulièrement durant ces années où l'hégémonie rigoureuse notamment en matière linguistique impose son dictat ( La Salle débaptisée Sala Dora). Aujourd'hui, loin de cette sombre période, statut autonomiste si envié par d'autres régions européennes en place, on aurait pu s'attendre au mieux à une survivance de la francophonie ancestrale des prénoms.....que nenni.... ! Réalité que je ne m'autorise pas à commenter tant le libre choix légitime et respectable de chacun, immigré ou de souche ancestrale, s'impose. Je me demande toutefois ce qu'en penseraient de nos jours, les valeureux initiateurs du statut d'autonomie? Il Tous les sujets liés aux us et coutumes ancestraux qui font la spécificité de la Vallée se tiennent , celui-ci du prénom " soudé ,, à tout jamais au nom d'origine comme ceux des précédents articles du "Lo Flamba" ; certes..... .. . " La Vallée se meurt"····! Poudzo à Tcheut ! p.j. Duplicata de l'assemblage des prises photographiques de 1'arbre généalogique en question

L'IDENTITÉ VALDÔTAINE À L'ÉPOQUE DE LA MONDIALISATION : QUEL AVENIR ? ~Laura GRIVON a section de L'Union Presse Francophone de la Vallée L d'Aoste organise depuis plusieurs décennies le Concours Abbé Trèves qui vise à encourager les jeunes valdôtains, âgés de 14 à 29 ans, à découvrir le monde du journalisme francophone et à approfondir la connaissance de l'histoire, de la culture et de l'actualité de la Vallée d'Aoste tout en s'exprimant en langue française. Réalisé avec le soutien du Conseil de la Vallée et de l'Assessorat régional de l'éducation, Université, recherche et politiques de la jeunesse, l'Université de la Vallée d'Aoste et du Centre d'études Abbé Trèves, il prévoit plusieurs prix, dont le plus important est la dotation de 2.500 euros pour un cours de formation, un stage ou les couvertures de frais d'une première activité professionnelle dans un pays francophone au choix du jeune primé. L'édition de 2022, qui demandait aux candidats de réaliser une vidéo ou de produire un texte autour du thème " Spontanément Valdôtain.e.s ", afin de faire émerger le sentiment d'appartenance (ou non) à leur Région, a enregistré une très bonne participation', ce qui est aussi la manifestation d'un intérêt remarquable et réconfortant envers ce sujet. En effet, à une époque où les populations sont toujours plus mobiles à l'échelle interAu total 17 jeunes ont participé au concours en 2022. Le texte et la vidéo des jeunes ayant remporté le premier prix ex-aequo sont disponibles sur le site de l'UPF www. upfvda.org/activites I concours-treves.

nationale, un questionnement sur la formation du processus d'appartenance me paraît de nos jours essentielle, en particulier en Vallée d'Aoste. On sait combien la question de l'identité valdôtaine, de la défense de ses valeurs et de sa langue tenaient à cœur à l'Abbé Trèves et à tous ceux qui comme lui se sont érigés en première personne contre les persécutions fascistes, cependant une réflexion sur la question identitaire dans notre monde, de plus en plus globalisé, doit forcément être menée. Le phénomène de rapprochement des cultures, qui existe depuis que l'humanité existe, mais qui a enregistré au cours de ces dernières décennies une accélération fulgurante, nous impose avec urgence un questionnement. La mondialisation certes favorise les cultures dominantes aux dépens des cultures minoritaires, telle que la nôtre, qui pourraient être menacées de disparition si les porteurs de ces cultures n'arrivaient pas à être conscient de ce danger. Cependant, il a été heureusement observé que ce processus entraînant une uniformisation culturelle d'une part, exacerbe les phénomènes identitaires de l'autre. L'écrasement des identités minoritaires peut en fait faire renaître des mouvements indépendantistes : l'on peut penser, par exemple, à la renaissance récente d'un mouvement indépendantiste en Vallée d'Aoste, Pays d'Aoste Souverain, mais aussi aux revendications en Savoie, ou encore au Québec et au Canada. C'est bien là une manifestation d'une volonté de retrouver et de protéger son identité et sa culture pour contrer la marche de l'uniformisation culturelle. Cette réaction peut s'expliquer sur un plan psychologique. L'individu a en effet besoin d'avoir de points de repère bien déterminés qui lui permettent de s'ouvrir à l'autre en sécurité. C'est un besoin d'enracinement, ce qui ne signifie pas fermeture à l'autre. En effet, la réponse à la menace de la mondialisation ne peut pas être une fermeture. L'identité n'est pas quelque chose de figé, au contraire, c'est un processus dynamique, en constante évolution. La clé est donc l'ouverture aux autres cultures, tout en ayant bien clair les valeurs distinctives de la sienne. On le sait bien, tout contact entre cultures différentes implique une redéfinition des équilibres, des adaptations entre elles. De nos jours, les cultures dominantes, fortes, exercent un grand pouvoir d'attraction sur les m

cultures minoritaires, voire fragiles qui risquent de se noyer. Il s'agit alors de valoriser ces dernières, pour permettre un rapport équitable et une coexistence de plusieurs cultures. C'est là la richesse de notre monde, l'existence de plusieurs cultures. Un exemple est offert par l'histoire linguistique de notre région qui voit la cohabitation de plusieurs cultures : francophone, germanophone et italophone. À la différence du passé, où les minorités étaient mal tolérées, voire persécutées, il y a actuellement une plus grande attention envers le patrimoine culturel, qu'il soit matériel ou immatériel, et sa conservation. De plus, aujourd'hui l'on parle de plus en plus du concept de diversité culturelle, qui découle du principe de la biodiversité, selon lequel les différentes cultures, menacées de disparition aujourd'hui, doivent être protégées tout comme les espèces animales à risque d'extinction. Au fil des années, plusieurs accords, allant tous dans cette direction, ont été signés à niveau européen et mondial, notamment une convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, Unesco en 1972 ou encore la Convention cadre du Conseil de l'Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour la société de 2005. Les institutions politiques jouent évidemment dans ce domaine un rôle très important, et il est juste de souligner à ce propos que les politiques linguistiques et culturelles valdôtaines ont été sensibles depuis toujours à ce thème. Néanmoins il est fondamental qu'elles le soient encore plus maintenant et à l'avenir, car la valorisation des identités/cultures minoritaires, les nôtres et celles des autres, est indispensable pour lutter contre l'uniformisation culturelle. Cependant l'action politique à elle seule n'est pas suffisante. Comme la culture émane d'un sujet collectif (un peuple, une communauté), la responsabilité de sa survie tient également et surtout à la responsabilité individuelle : un éveil individuel est indispensable. C'est pour cette raison que des réflexions, comme celle proposée par le Concours Trèves de cette année, sont essentielles pour favoriser une prise de conscience et engendrer le désir de cultiver l'identité valdôtaine dynamique et en prise avec les temps actuels et ses défis. m

CROISÉES D1 OGIVES A VALDOTAINES ~Patrik PERRET L / architecture gothique amène une solution élégante aux problèmes de forces que connaît le style roman : la croisée d'ogives. L'idée centrale de cette révolution c'est de faire des voûtes qui reposent non pas directement sur des murs, mais sur ces ogives croisées qui, avec les ogives elles-mêmes, convergent vers des piliers. La poussée n'est plus répartie tout au long du mur, mais concentrée sur un point au sommet du pilier. De ce fait, le mur lui-même ne sert à rien et peut être vidé (pour placer de grandes baies comme en France) et la poussée reçue au sommet des piliers peut être facilement compensée par des arcs-boutants. Avant l'invention de la croisée d'ogive, la seule manière de faire des grandes portées était de monter des murs verticaux, et de poser dessus une toiture en bois, sans voûte " intermédiaire "· Le problème de cet agencement est qu'il est beaucoup trop sensible aux incendies. Toutes les églises valdôtaines (y comprises la cathédrale et la collégiale) avaient des toits en bois jusqu'à la fin du xvème siècle, quand l'arrivée de deux mécènes jeunes, motivés et extrêmement riches va tout changer. Tradition et renouveau Encore aujourd'hui la présence de ce genre de voûte est le signe distinctif qui permet de distinguer un édifice gothique de tout autre. Les croisées d'ogives furent introduites officiellement et publiquement en Vallée d'Aoste avec les travaux de restaurations des deux édifices religieux les plus importants du diocèse : la cathédrale Sainte-Marie (photo 1) et la collégiale m

Saint-Ours (photo 2). Ces travaux, très chers et imposants pour l'époque et qui nécessitaient des architectes et des ouvriers fort spécialisés, furent impulsé vers 1485 par l'évêque François de Prez (tl511) " chez lui " à la cathédrale et le prieur Georges de Challant (tl509) " chez lui "à Saint-Ours. Celui-ci, en tant qu'archidiacre de la cathédrale, sponsorisa aussi une partie des dépenses : si on regarde bien, on peut voir encore ses écussons peints sur les voûtes qu'il avait payées. En réalité, depuis presque un siècle, un édifice vantait déjà une croisée d'ogive, mais c'était un lieu réservé au culte familial des seigneurs de Challant : la chapelle " cubique " créée par Iblet de Challant à l'intérieur de l'actuelle église Saint-Gilles à Verrès (1390 env.), englobée dans la nef de l'église en 1770 (photo 3). Peu à peu, et en relation au potentiel économique des communautés ou mécènes qui finançaient les travaux, cette nouvelle mode rejoindra aussi d'autres édifices religieux, comme le couvent Saint-François d'Aoste, aujourd'hui complètement détruit (son emplacement est occupé actuellement par l'Hôtel de Ville et la Place Chanoux). Vers 1495 c'est le tour de deux paroissiales : celle de Sainte-Marie de Villeneuve (photo 4), dont Georges était curé et, en Basse Vallée, l'église d'Arnad (photo 5). Cent ans plus tard (1598 env.), quand les frères Pierre et JeanHumbert de Vallaise réaliseront leur célèbre" cathédrale d'Aoste en miniature " à Pont-Saint-Martin, autre à la façade, la plante, le transept, le programme iconographique des fresques, les clochers et la crypte, il copieront aussi les voûtes de notre cathédrale (photo 6), même si à l'époque elles étaient déjà démodées. À noter que toutes les reproductions des modèles aostois proposent exactement le même type de voûte et de corbeaux, c'està-dire l'élément saillant du mur qui permet de soutenir la voûte (photos 7, 8, 9, 10, 11 ). Une nouvelle vague valdôtaine Pas seulement dans les églises paroissiales, mais aussi dans de nombreuses chapelles on suivra le modèle des croisées d'ogive aostoises. Encore une fois, les pionniers de se goût raffiné seront l'évêque et le prieur, à l'intérieur de deux élégants oratoires. Le m

précurseur en miniature de cette nouvelle vague est la couverture, vers 1472, du" Petit Paradis", la chapelle privée du prieur (avec son monumental portrait) au premier étage de son palais du prieuré d'Aoste que très peu de personnes pouvaient admirer, comme à Verrès (photo 12). Vingt ans plus tard, vers 1493, c'est le tour de l'évêque, qui fit restaurer la dernière chapelle à gauche de la paroissiale de Morgex (photo 13), localité dans laquelle Mgr de Prez avait une résidence secondaire. Ici, la voûte quadripartite avec le croisement de deux ogives, forme ainsi quatre voûtains qui seront décorés avec des peintures à fresques en style Renaissance. On peut encore y admirer Dieu-le-Père assis au milieu d'une mandorle (ovale en forme d'amande) soutenant un livre avec l'inscription: ((Eco SUM LUX MUNDI VIA VERITAS ET VITA "· Dans le voûtain spéculaire on trouve le Christ-[uge et dans les autres deux, les quatre évangélistes (Marc et Jean à droite, Mathieu et Luc à gauche). Sur les ogives (la nervure diagonale en pierre au sommet reliant deux points d'appui en passant par la clef de voûte) sont peints les Prophètes qui avaient prévu l'arrivé du Sauveur. Symboliquement et artistiquement, il y a donc une parfaite concordance entre l'Ancien et le Nouveau Testament, comme l'avait annoncé le Christ: " ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir,, (Mt 5:17-18). Les parchemins avec leurs prophéties sont malheureusement illisibles. Presque un siècle plus tard (1570-1580), quand la famille Fabry de Cly fait réaménager sa chapelle funéraire dans la cathédrale d'Aoste (la première a droite) profite, comme à Morgex, de la voûte quadripartite du xvème siècle pour y insérer quatre épisodes, en ce cas, de la Vie de sainte Marie Madelaine (photo 14). Ce sont Jean Fabry (enseveli à l'intérieur de la chapelle en 1576), premier ministre et secrétaire d'État aux Finances à l'époque des ducs de Savoie Charles II et Emmanuel Philibert et son frère Antoine, chanoine de la cathédrale, qui ont conçu ce véritable trésor d'art maniériste valdôtain. Les quatre scènes narratives, entrecoupées par de figures allégoriques monumentales, occupent la surface de la voûte d'arête. Les scènes représentent : sa rencontre avec Jésus au cours du Repas chez Simon le pharisien, Noli me tangere (quand le Christ ressuscité lui dit : " Ne me touche pas "), m

Marie-Madeleine en pénitence à la Saint-Baume (Provence) avec ses longs cheveux dénoués et le vase de baume, et sa Montée au ciel. La représentation de la Déposition de la Croix accueillit le visiteur à l'entrée de la chapelle, tandis que, à l'intérieur, les armoires renvoient aux commanditaires du cycle pictural, Jean Fabry, devenu baron de Cly en 1562, et sa femme Lucie Bosel. La baronne descendait de la même famille d'Antoine Bosel, marié en 1513 avec Louise Glassard, dernière héritière des nobles Des Cours, originaires de l'homonyme village dans l'actuelle commune de La Salle. Ici le couple avait fait peindre la façade de la chapelle, ou on peut encore noter leur écusson (15). La décoration picturale aborde les thèmes iconographiques de l' Annonciation, !'Adoration des Rois Mages (16 ), saint Christophe et saint [ean Baptiste. L'ensemble n'a rien à voir avec les croisées d'ogives, mais représente un exemple intéressant et peu connu d'art Renaissance en Vallée d'Aoste (env. 1530). Bibliographie : Jean-Baptiste De Tiller (par les soins d'André Zanotto), Nobiliaire du Duché d'Aoste, Aoste 1970. Edouard Brunod, Luigi Garino, Alta valle e valli laterali : catalogo degli enti e degli edifici di culto e delle opere di arte sacra, vol II, Aoste 1995. Nocera Roberto, Nocera Valeria, La chiesa parrocchiale di Santa Maria Assunta in Morgex, Morgex 2004. Patrik Perret, Storia dell'arte in Valle d'Aosta II, Aoste 2020. m

2. Les voûtes de la collégiale Saint-Ours (Emilio Dattolo) 1. Les voûtes de la cathédrale encadrant le monumental Crucifix de l'évêque facques Ferrandin, 1397 env. (Emilio Dattolo)

3. Ce qui reste de la crypte d'Iblet de Challant à Verrès (Région autonome Vallée d'Aoste) 4. Les voûtes de l'église Sainte-Marie de Villeneuve (Caterina Pizzato) Il

5. Les voûtes de l'église Saint-Martin d'Arnad (Patrik Perret) 6. Les voûtes de l'église de Fontaney à Pont-Saint-Martin (Patrik Perret) m

7. Corbeau de la cathédrale (Patrik Perret) m 8. Corbeau de la collégiale (Patrik Perret) 9. Corbeau de la paroissiale d'Arnad (Patrik Perret)

10. Corbeau de la paroissiale de Villeneuve {Caterina Pizzato) 11. Corbeaudel'églisede Fontaney à Pont-Saint-Martin {Patrik Perret) 12. Chapelle" Petit Paradis », palais du Prieuré de Saint-Ours à Aoste (Emilio Dattolo) m

13. Les voûtes de la " Chapelle de Prez »,paroissiale de Morgex (Massimo Tripodi) 14. Chapelle de Cly, cathédrale d'Aoste (Emilio Dattolo) m

15. Ecusson du couple Bosel - Glassard (Massimo Tripodi) 16. Adoration des Rois Mages, chapelle des Cours, La Salle (Massimo Tripodi}

UNE PROMENADE ALPESTRE ~DOCTEUR CHARLES MARGUERETTAZ Nous offrons à l'attention des lecteurs un texte publié par L'Écho du Val d'Aoste du 9 septembre 1878 et signé par le docteur Marguerettaz. Le texte est consacré à la promenade faite par celui-ci descendant de Planaval vers le fond de la vallée; le récit dressé par l'auteur est intéressant, scrupuleux et rédigé dans un excellent français. Les lecteurs qui aiment se balader sur nos montagnes et dans nos vallées reconnaîtront sans aucun doute les lieux ; les autres, ceux qui ne connaissent pas ces lieux, seront, peut-être, poussés par la curiosité de parcourir le même chemin. LA RÉDACTION 1 1y a quelques jours, je quittais Planaval, dans la vallée de Valgrisenche, pour revenir à Morgex, sous l'impression bien pénible d'une visite à une pauvre paralytique. C'était le matin; le ciel était pur et l'atmosphère douce et tranquille. Aux tristes pensées sur les misères humaines succédait le doux sentiment des beautés de la campagne. Au lieu de suivre la grande route, je prenais les sentiers, qui contournant la montagne, conduisent à Ruina1, village d'Avise, afin de porter plus au loin ma vue sur les grandes scènes de la nature alpestre. Je montais dans un vallon délicieux, me délectant à cueillir des marguerites et des myosotis, à écouter le chant des oiseaux et le doux murmure des fontaines et du feuillage agité par la bise, à contempler les hameaux de Planaval et de Clusaz au milieu de vertes prairies sillonnées de ruisseaux et entrecoupées de bandes de toile, qui vous disent 1 Il s'agit, en réalité, du village de Runaz. m

que le blanchissage est une spécialité du pays; j'aimais aussi à observer le singulier contraste que fait ce riant plateau avec les rochers abruptes sur lesquels paraissent les vieilles et sombres ruines de la tour de Planaval. Au bout d'une heure, j'arrivais aux chalets de Beylan, assis d'une manière très pittoresque sur un rocher qui surplombe le chemin de Valgrisenche. Là, un spectacle des plus grandioses s'offrait à mes regards. J'avais devant moi, dans le lointain, plusieurs cimes des Alpes Helvétiques au milieu d'une atmosphère à teinte rose semblable à celle des pays du midi, vers ma gauche, le Mont Rose dont les immenses glaciers brillaient sur l'azur des cieux; puis le pic élancé du Mont Cervin, le Château des Dames, les cimes neigeuses de Bionaz, le sombre Mont Viou sur Aoste, la gracieuse Becca Forca, la pointe de Fallère sur Sarre et les monts de l'Arpetta et de Voux, dominant les coteaux de St-Nicolas et d'Avise. A ma droite, j'admirais, du côté de Cogne, la blanche Lavina, le pic Emilius, élevant sa tête orgueilleuse bien au-dessus de la Becca de Nona (Pic Carrel), cette attrayante montagne pleine de gracieux souvenirs de ma première jeunesse; le pic de Chamin sur Arvier me cachait la cime de la Trombe qui surmonte les verdoyants coteaux d'Aymavilles; derrière le Chamin, se montrait la haute pointe du mont de Toss, dont le glacier fait un contraste frappant avec les pâturages qui couvrent sa base. Vers l'Occident, j'avais sous mes yeux l'imposant Ruitor, ce vaste glacier dont nous attendons une nouvelle description d'un de nos plus actifs et plus savants alpinistes valdôtains, M. le chev, Chanoux, recteur du Petit-St-Bernard, qui a déjà tant parcouru cette mer de glace. Au-dessous de cette grande chaîne de montagnes, dont la vue vous rend heureux et vous inspire les plus nobles sentiments, se succédaient, à travers mille accidents de lumière, les merveilles tour à tour si riantes et si sauvages de notre vallée, Ici, le château de Montmayeur au milieu des sublimes horreurs du Valgrisanche et les curieux vignobles d'Arvier sur des collines rocheuses à pente rapide, magnifique résultat des rudes labeurs des bons habitants de ce pays; là, le bassin de Villeneuve, d'un aspect si varié, avec sa bourgade aux blanches maisons, ses rochers portant les ruines de la vieille église et de Chatel-Argent, ses vignes et ses prairies que bâignent les eaux de la Savara et de la Doire; plus loin, les fraîches campagnes de St-Pierre, autour m

de cette roche sur laquelle s'élèvent si hardiment l'église et le château du moyen-âge; au-delà, le château royal de Sarre sur une éminence couverte de pampres; puis, les riches collines du bassin d'Aoste et sa charmante plaine, dont les champs et les prés verdoyants, entrecoupés par les lacets de la grande route et de la Doire, encadrent d'une manière si gracieuse la ville et les nombreux hameaux dont ils sont parsemés. Enfin, au fond du tableau, les coteaux de Nus, de Fénis, de St-Denis et de St-Vincent, couronnés de montagnes couvertes çà et là de grandes forêts. Je ne pouvais rassasier mes yeux de la vue de ce vaste et splendide panorama. Aussi, ne disais-je adieu aux chalets de Beylan qu'en me promettant d'y retourner le plus tôt possible. J'en descendais par un petit sentier rocailleux extrêmement rapide, qui mit quelques instants à l'épreuve l'acier de mes jarrets. Pendant les moments que je faisais halte dans cette course forcement précipitée à cause de la raideur de la pente, je me retournais vers le belvédère que je venais de quitter et dont j'admirais la position, j'observais les précipices affreux ouverts à mes pieds et j'écoutais le bruit sourd du torrent de Valgrisanche, dont les flots se précipitent avec furie parmi les rochers qui donnent un aspect si horrible à l'entrée de cette vallée. Le hameau de Chamençon attirait aussi mon attention par la singularité du site. Formé de quelques cabanes au milieu de cette majestueuse nature alpestre, il me faisait faire des réflexions sur notre attachement au pays qui nous a vu naître. Après une demi-heure de descente, le chemin devenait presque horizontal ; les muscles de mes jambes se détendaient, mais je marchais toujours sur des pierres à travers une côte fort triste. J'y voyais par-ci par-là, avec un sentiment de cœur bien douloureux, des laboureurs travailler sur un sol ingrat, auquel ils demandent, hélas bien souvent en vain, un peu de seigle ou des pommes de terre; je n'y entendais que le bruit de leur pioche ou le cri de quelques rares passereaux. Je traversais le pauvre village de Mezepera2 , dont le nom signifierait, dans notre patois, mange pierres, terrible éloquence de nos campagnards, si cette étymologie est la véritable. Je côtoyais ensuite la colline de Rochefort, d'où j'apercevais des hameaux d'Arvier 2 Il s'agit du village de Baise-Pierre de la commune d'Arvier. m

ensevelis sous de grands arbres, noyers et châtaigniers, qui leur enlèvent l'air et le soleil, ces deux principes de la vie. C'est malheureusement ce qu'on observe souvent dans notre vallée, où la construction de la plupart des maisons est déjà antihygiénique, surtout par rapport aux fenêtres et à l'espace, presque toujours insuffisants. Les charmes d'un sentier facile et bordé d'une pelouse fleurie venaient me délivrer de la douloureuse impression que m'avaient laissés mes considérations médicales. Au sortir d'un bosquet où m'avait conduit ce charment sentier, je voyais, derrière moi, à travers le feuillage, l'éclatante blancheur du glacier de la Grivola, couverte en partie par ces nuages blanchâtres et cotonnés qui ajoutent à la beauté des montagnes. Je faisais encore quelques pas, et je me trouvais sur un des versants de la vallée principale. De cet endroit, je jouissais d'un coup d'œil ravissant. A mes pieds, des villages de la commune d'Avise, son presbytère et ses châteaux antiques, échelonnés sur des tertres plantés de vignes, que surmontent d'immenses roches escarpées ; tout à côté, les gorges de Pierre-taillée, ensuite les, vastes forêts de plantes conifères, les pointes de Serena, de Rochère et de Colmet, les villages et les luxuriantes campagnes de La Salle et de Morgex, les zigzags de la Doire, les prairies de Palésieux, et, sur les flancs du Cramont et du Mont Chétif, les collines gazonnées de l'Arpetta et du Chucruy3 , derrière lesquelles s'élève le Mont Blanc qui se présentait dans toute sa majesté. J'étais encore profondément ému par ces merveilles de la nature, quand j'arrivais à Ruina, chez M. le syndic Antoine Vallet, propriétaire de l'hôtellerie de la Croix Blanche où son épouse, excellente femme, me servit un bon déjeuner. J'avais marché 3 heures et demie, sans presque m'en apercevoir. Voilà une promenade qui laissera dans ma mémoire un souvenir ineffaçable, et dont la description exigeait une plume plus habile que la mienne. Morgex, 2 septembre 1878, C. Marguerettaz, Dr. 3 Il s'agit du lieu-dit Chécrouit de Courmayeur

MARCEL FAVRE (Histoires d'émigrés} '* Enrico ToGNAN arcel Favre naquit à Aoste le 24 octobre 1914; il était le M fils de Basile, agricole de profession, né en 1878 et âgé, à la naissance de son fils, de 36 ans, et d'Anne Marie Cugnod, ménagère, née, elle, en 1888, au faubourg Saint-Étienne d'Aoste. On ne connaît presque rien de la vie de ce jeune homme durant sa jeunesse; ce que l'on sait c'est que, à une époque inconnue, il partit pour l'étranger, émigré, lui comme tant d'autres valdôtains, en France. On sait aussi qu'il s'était installé à Aix-lesBains, ville coquette sur les bords du lac du Bourget en Savoie et célèbre pour ses thermes, où il exerçait, en 1940, la profession de mécanicien. 1940 est une année cruciale pour la France, l'année de la débâcle. Battus par les Allemands, au nord, qui déferlent vers Paris, les Français résistent sur les Alpes. L'enfoncement des armées italiennes ne réussit pas ; les Français tiennent. Il faut que les Allemands descendent vers le Rhône pour que la résistance cesse. Après l'armistice, la France est divisée en trois parties; l'une, celle au nord, est sous l'occupation allemande, le sud devient le tristement célèbre régime de Vichy avec le maréchal Pétain à la tête tandis que, le long de la chaine des alpes, elle est sous l'occupation italienne. Après cet incroyable désastre militaire et tout au long des années 1940-41, la France est véritablement anéantie dans tous les sens du terme. En Savoie aussi, -le département où se passent les évènements qui touchent la vie du jeune homme -comme partout ailleurs, il n'y a pas de velléités de résistance. On observe, néanmoins, quelques signes avant-coureurs. Bien qu'encore confuses, ces marques de refus sont encouragées par Londres où le général De Gaulle exalte avec passion, via la radio de la BBC, l'esprit de lutte de ses concitoyens. Quant à la Savoie elle est en zone" libre" jusqu'en 1942 quand les italiens l'occupent. Et, cela, jusqu'en 1943, quand le Eil

régime fasciste cède et les Allemands font leur retour en force. Et c'est justement en 1943 qu'on retrouve les traces de Marcel Favre. Au mois d'octobre de cette année, ce jeune " intégra la compagnie des Francs-Tireurs et Partisans (FTP) de la ville ,, 1 d'Aix-les-Bains. Le FTP est le nom du mouvement de résistance intérieure française créé à la fin de 1941, officiellement fondé en 1942, par la direction du Parti communiste français. C'est, dans le faits, l'aboutissement d'un travail de rassemblement pour unir trois diverses organisations politiques et désormais armées qui s'inspirent aux principes du communisme ; ce sont !'Organisation spéciale, les Bataillons de la jeunesse et, finalement, les groupes spéciaux de la Main d'œuvre immigrée, également connu comme MOI. Et c'est, peut-être, ce dernier qui avait attiré l'attention et l'intérêt de Marcel Favre car, il faut le rappeler, il était lui aussi un immigré. Peu importe ; on sait aussi qu'il prit part " à des opérations clandestines avant d'être "grillé,, et de partir se réfugier dans l'Avant-pays savoyard "2 , au maquis de la Chanaye. Sous le pseudonyme de Bambou, en qualité de sergentchef, il devint responsable du maquis( ... ) situé sur le territoire de la commune d'Attignat-Oncin3 où de nombreux FTP de Chambéry trouvèrent refuge. Il faisait souvent le trajet jusqu'à une ferme située à proximité qui servait de dépôt d'armes et de lieu de rendez-vous ,, 4 , D'après le récit d'un résistant, le maquis de Chanaye aurait dû être, cependant, un abri provisoire car, " si le site est très discret, il est difficilement défendable et peut devenir un piège ,,s. Seulement le temps presse, et La Chanaye devient " le refuge en attendant de trouver mieux ,,. Bambou, alias Marcel Favre, est l'un des premiers camarades qui arrive mais " il sera bientôt suivi d'un second. En quelques jours ce 1 https://maitron.fr/spip.php?articlel58974, notice FAVRE-THOMASO Marcel par Eric Le Normand, version mise en ligne le 19 mai 2014, dernière modification le 18 avril 2020 2 https://maitron.fr/spip.php?articlel 58974, cit. 3 (wikipedia) Petite commune rurale située dans l'Avant-Pays savoyard. AttignatOncin est positionnée à quelques kilomètres au sud du lac d'Aiguebelette, et celle-ci appartient à la communauté de communes qui gère ce grand lac naturel de France 4 https://maitron.fr/spip.php?articlel 58974, cit. 5 M. BERLAND, Claudius, Louise et la 92-15, http://www.citoyen-lambda.fr/92-15/ JDM-92-15-va.pdf m

sera une douzaine de camarades qui y trouveront asile. Il faut harceler l'ennemi, nous organisons une embuscade sans résultat dans les gorges de Chailles "6 . Le 19 mai 1944, des Allemands et des Miliciens attaquent le site en venant d'Attignat-Oncin. Un partisan tint tête à l'ennemi à l'aide d'un fusil-mitrailleur. Il est abattu alors qu'il tentait de couvrir le repli de ses camarades. Cet épisode est rapporté aussi par le témoin dont il s'agit ; " Vers 18 heures, nous discutons dans la cour des Combes avec Bambou (Marcel Favre) et Pivert quand un tir d'arme automatique nous alerte, bientôt suivi de plusieurs rafales. Cela vient de La Chanaye, nous pressentons un drame. Bambou, fougueux comme toujours veut aller voir. Nous ne pouvons l'en dissuader, nous lui recommandons de passer par le bois afin de ne pas se faire repérer, mais nous ne le reverrons jamais ,,7, Cette information trouve sa confirmation dans d'autres sources. Le 19 mai, " alors qu'il s'était éclipsé du maquis, des soldats allemands et des miliciens attaquèrent les lieux et tuèrent un maquisard. Les autres réussirent à s'enfuir. Les coups de feu attirèrent l'attention de Marcel Favre, Bambou, qui, malgré les conseils de prudence de ses hôtes, voulut aller voir sur place ce qui se passait. Il fut arrêté sur le chemin du maquis ,,s. Marcel Favre fut ensuite interné " à la caserne Curial et à la Villa Ménager à Chambéry ,,9 , Le 8 juin 1944, il fut fusillé près de " la Route nationale 6 et l'Isère, sur le territoire de la commune de Châteauneuf ,,io. Marcel Favre, ainsi que d'autres 15 prisonniers, fut chargé sur une fourgonnette, gardée par six soldats allemands et suivis par deux voitures avec d'autres militaires et un sous-officier. Ce qui s'est passé depuis lors c'est connu car l'un de ces prisonniers eut la chance de s'en sortir vivant. Le convoi s'arrêta une première fois dans le territoire de la commune du Cruet, tout près d'un pylône que la Résistance avait démoli dans une action de sabotage. Huit jeunes descendent et sont abattus sur les lieux. 6 M. BERLAND, Claudius, Louise et la 92-15, cit. Les gorges dont il s'agit sont dans la vallée de la Charteuse, aujourd'hui parc naturel. 7 M. BERLAND, Claudius, Louise et la 92-15, cit. 8 https://maitron.fr/spip.phplarticlel 58974, cit. 9 La villa Ménager fut le siège de la Gestapo de Chambéry. 10 https://maitron.fr/spip.php?articlel58974, cit. m

Ensuite, après avoir parcouru quelques dizaines de mètres, c'est le tour des autres résistants, parmi lesquels Marcel Favre, qui sont abattus dans un champ près de la route qui mène à Chambéry11. Ce jeune était âgé de 30 ans et son nom s'ajoute aux noms de tous les Valdôtains qui moururent pour la liberté en Europe et en Vallée d'Aoste. Il faut savoir qu'en France furent nombreux les Valdôtains -par rapport à la population de notre petite patrie, évidemment -qui prirent une part active dans les réseaux de la Résistance française et, cela, sous n'importe quel drapeau, socialiste, communiste, gaulliste etc.; ils n'avaient qu'un seul but: la lutte pour la liberté. " Le Flambeau ,, a déjà publié, ces dernières années, des textes à ce sujet et, au fur et à mesure, de l'avancée des recherches il en publiera d'autres, car leur mémoire mérite d'être rappeléel2 • 11 https:/ /fusilles-40-44.maitron.fr/spip.php?article245180; Dictionnaire biographique. Fusillés, guillotinés, exécutés, massacre, 1940-1944 12 L'un des derniers a été publié dans le numéro 250/2020. m

/ LE BHOUTAN: UN ETAT DE MONTAGNARDS ~ Joseph-Gabriel RIVOLIN L / un des aspects les plus fascinants des voyages dans des Pays lointains consiste à vérifier combien les civilisations à première vue les plus différentes de celle du voyageur peuvent présenter, à plusieurs points de vue, des caractères familiers qui confirment ce que pensait Albert Einstein de l'humanité : " J'appartiens à la seule race que je connais : la race humaine ". 1 J'ai souvent eu l'occasion de le constater, notamment lors d'un voyage d'une semaine que j'ai eu l'occasion de faire au Bhoutan en novembre 2019 : les montagnes, les paysages, le caractère des habitants de ce Pays ont suscité nombre de comparaisons avec la Vallée d'Aoste et de réflexions sur les analogies et les différences entre ce deux réalités. Le Bhoutan est un pays d'Asie du Sud, situé dans l'Est de la chaîne de l'Himalaya, enclavé entre l'Inde au sud, à l'est et à l'ouest-sud-ouest, et le Tibet (actuellement occupé par les Chinois) au nord et à l'ouest-nord-ouest. Sa superficie est de 38.394 km2 , comparable à celle de la Suisse, qui est de 41.285 km2 • Il est peuplé par 782.318 habitants (donnée statistique de 2020), soit 19 habitants environ par km2 . Sa capitale et sa plus grande ville est Thimphou, située à 2.320 d'altitude, qui compte 115.000 habitants environ. Le territoire est presque entièrement montagneux: l'Himalaya domine le paysage du Nord du pays et plusieurs sommets dépassent les 7.000 mètres d'altitude. Le Kula Kangri est généralement considéré comme le point culminant, à 7.553 mètres (mais la Chine le revendique). La forêt couvre 70 % En 1933, lors de l'avènement au pouvoir d'Hitler et du début des persécutions raciales contre les Juifs, Einstein émigra aux États-Unis : devant remplir un formulaire du bureau de l'immigration qui prévoyait la déclaration de la race d'appartenance, on raconte que l'illustre physicien y écrivit cette phrase. Il

du territoire national. La plus grande partie de la population est concentrée sur les hauts plateaux et dans les vallées de l'ouest. Le Bhoutan a un climat de montagne qui varie beaucoup d'une région à l'autre, suivant les différents degrés d'altitude et la proximité du Tropique du Cancer. Les conditions économiques sont pour la plupart comparables à celles qu'ont connues nos aïeux jusqu'au début du xxème siècle et se fondent sur l'agriculture de montagne, l'élevage (en particulier celui du yak au nord du Pays, au-delà de 3.500 mètres d'altitude) et l'exploitation forestière ; l'industrie est presque absente et la plupart des productions proviennent d'ateliers familiaux. Les seules ressources "modernes" sont la production d'énergie hydroélectrique (vendue à l'Inde) et le tourisme. Bien que le Pays ne se soit ouvert aux visiteurs étrangers qu'en 1974, le tourisme fournit en moyenne un cinquième des ressources du pays. Cette ouverture reste très mesurée (on n'admet qu'un numérus clausus de visiteurs par année) et exclut le tourisme de masse par le prix élevé des séjours organisés, culturels et de randonnée.2 Un chapitre curieux du bilan national, alimenté par le tourisme, est l'émission de timbres très recherchés par les philatélistes. Le promoteur de cette production philatélique, l'Américain Burt Todd, en a fait commencer la production en 1962. Des timbres destinés à la poste aérienne ont été diffusés avant même que le pays soit doté d'un aéroport, en 1992.3 Le tourisme est alimenté par l'extraordinaire beauté du paysage et par les richesses culturelles et monumentales léguées par l'histoire. Le Bhoutan est habité depuis le deuxième millénaire avant Jésus-Christ. Le bouddhisme s'y enracina quand le territoire bhoutanais était soumis au roi tibétain Songtsen Campo (régnant de 627 à 649) et se répandit surtout grâce à l'œuvre missionnaire du maître et saint indien Padmasambhava, mieux connu comme Gourou Rinpoche, arrivé en 747. 2 Chaque touriste doit s'affranchir d'un forfait de 250 dollars par jour, comprenant l'hôtel, les repas, la voiture avec chauffeur et le guide. 3 Une curiosité : n'importe qui, en payant une modeste taxe, peut faire imprimer des séries de timbres-postes personnalisés, qui ont cours légal et qu'on peut utiliser pour son propre courrier. m

Au XIesiècle, le territoire fut occupé par des forces militaires tibéto-mongoles. Jusqu'au début du xvne siècle, il ne fut qu'une mosaïque de petits fiefs guerriers qui fut plus tard unifiée par le lama et chef militaire tibétain Shabdrung Ngawang Namgyal. Ce moine-souverain créa un réseau de forteresses (dzong) à codirection administrative et spirituelle, qui existent toujours et jouent encore un rôle spirituel et administratif, chacun abritant en même temps un monastère et un palais du gouvernement. Après une période de consolidation, le Bhoutan fut à nouveau le théâtre de conflits armés internes et l'objet de la convoitise des Tibétains, de l'empire indien des Moghol et de la Compagnie britannique des Indes orientales. Les escarmouches avec les Anglais menèrent à la guerre du Bhoutan (1864-1865) : après sa défaite, le Bhoutan signa le traité de Sinchula avec l'Inde britannique. Dans les années 1870, une guerre civile entre les gouverneurs (penlops) des vallées rivales du Paro et du Tongsa déboucha sur la victoire d'Ugyen Wangchuck qui, soutenu par les Britanniques, instaura la dynastie royale des Wangchuck ; le 17 décembre 1907 il fut unanimement élu roi héréditaire du pays par une assemblée de lamas, des penlops et des chefs de clans. Le gouvernement anglais reconnut aussitôt la monarchie et en 1910 le Bhoutan signa le traité de Punakha, qui le plaça sous protectorat britannique : les Anglais s'occupaient des relations internationales mais s'abstenaient de s'immiscer dans les affaires intérieures du Bhoutan. Après la déclaration d'indépendance de l'Inde, un traité similaire à celui de 1910 fut signé avec l'Inde le 8 août 1949 et le nouveau roi Jigme Dorji Wangchuck entreprit un programme de réformes et de modernisations. En 1953 il institua une assemblée nationale de 130 membres, appelée Tshogdu ; en 1956 il abolit le servage et l'esclavage et opéra une réforme agraire. En 1965, il fonda le Conseil consultatif royal, et en 1968 le conseil des ministres. Le Bhoutan devint membre des Nations unies en 1971. Le couronnement du quatrième roi, Jigme Singye Wangchuck, en 1974, fut l'occasion pour adopter de nouvelles réformes politiques significatives. Il transféra la plus grande partie de ses pouvoirs administratifs au Conseil des ministres, et permit la motion de censure du roi par une majorité de deux tiers de l'Assemblée nationale. Il promulgua une nouvelle constitution m

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