Le Flambeau

ad LE FLAMBEAU Revue du Comité des Traditions Valdôtaines - O.n.1.u.s. "Maneat domus donec formica aequora bibat et lenta testudo totum perambulet orbem". (graffiti du château de Fénis) Dans ce numéro Alessandro Celi Editorial Joseph-Gabriel Rivolin 3 " Jamais plus la guerre " -Une réflexion sur l'issue de la première guerre mondiale 6 Enrico Tognan 1918-1919, fin du massacre, début du cauchemar 18 Joseph-César Perrin Les désordres du 8 et 9 juillet 1919 à Aoste 42 Enrico Tognan 1919-1922, chronique d'une période tourmentée 64 Joseph-César Perrin Inauguration du monument aux soldats de Brusson morts en guerre. Discours de Joseph Alliod : hommage aux héros et patriotisme valdôtain 138 Alessandro Celi Quelques témoignages fascistes sur le français valdôtain 150 Jean-Louis Crestani Le Soldat Inconnu en Vallée d'Aoste: entre rhétorique et rite collectif 155 Joseph-Gabriel Rivolin Un polar du "ventennio". Scandale au cimetière 159 Alessandro Celi Témoignage d'une Résistance 170 Laura Grivon L'Abbé Trèves et la Jeune Vallée d'Aoste 177 Joseph-Gabriel Rivolin 1938: des statues... impériales 187 Enrico Tognan Le Duce en Vallée d'Aoste, 19 mai 1939 197

!~~~ \~t (i~~~L LE FLAMBEAU Rédaction et Administration COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES 3, rue de Tillier - 11100 Aoste Tél. +39 0165 36 10 89 (comitedestraditions@gmail.com) (ouvert le mardi de !Oh à llh30; le samedi de !Oh à llh)) DIRECTEUR RESPONSABLE Joseph-Gabriel Rivolin COMITÉ DE RÉDACTION Rédacteur en chef Laura Grivon -loflambo@gmail.com Rédacteurs Alessandro Celi, Joseph-César Perrin, Enrico Tognan 69' année -n° 258 3/2022 COTISATION ANNUELLE AU COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES Italie : € 25,OO Europe : € 30,00 Autres pays: € 35,00 Cette cotisation annuelle donne droit à l'envoi de notre revue trimestrielle Le paiement peut être effectué : - au siège du C.T.V. 3 rue De Tillier à Aoste, aux jours et heures indiqués; par versement sur le compte courant postal n°10034114 au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier 11100 Aoste ; par virement bancaire - IBAN: IT 33 V 02008 01210 000002545815 BIC/SWIFT : UNCRITMICCO Les sociétaires demeurant hors d'Italie peuvent verser la cotisation par mandat postal international, ou par virement bancaire au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier, 11100 Aoste. Pour les payements en chèques sur des banques à l'étranger, il est nécessaire d'ajouter 10 euros pour les frais bancaires. Enregistrement Tribunal d'Aoste n° 7/75 du 31.07.1975 Les manuscrits non publiés ne sont pas rendus Les opinions émises par les auteurs des articles n'engagent ni la rédaction du "Flambà" ni le C.T.V. Impression : Musumeci S.p.A. 97, Région Amérique - I 1020 Quart (Vallée d'Aoste) Tél. +390I65 761111 Avis aux destinataires du Lo Flambà-Le Flambeau IJ, FSC www.lse.org MIXTE Papier issu de sources responsables FS C- C 102788 Aux termes de la loi n° I96/2003 nous vous informons que vos données personnelles figurent dans la liste des adresses du Comité des Traditions Valdôtaines, titulaire du traitement y afférent, et que pour exercer le droit que vous avez de les modifier, de les actualiser ou de les supprimer vous pouvez nous adresser à tout moment un courrier postal à l'adresse suivante Comité des Traditions Valdôtaines - 3, rue Jean-Baptiste de Tillier - I 1100, Aoste. Il

/ EDITORIAL / / NUMERO SPECIAL 2022 Chère Sociétaire, Cher Sociétaire, ~ LE PRÉSIDENT DU C.T.V. 1 y a cent ans, la Marche sur Rome ouvrit les vingt ans de la J dictature fasciste en Italie, vingt ans pendant lesquels l'action menée pour effacer l'identité valdôtaine façonnée par les siècles prit une nouvelle allure, plus évidente, parfois ostentatoire même, par rapport aux politiques appliquées par l'État jusqu'à ce moment. La cible principale de cette action fut la langue française, langue officielle de la Vallée d'Aoste depuis le XVIesiècle, devenue au cours du XIXe siècle le symbole de la différence des Valdôtains et des Valdôtaines à l'intérieur de l'Italie unie, la preuve de leur volonté de ne pas se laisser uniformiser par l'État. Ainsi, éliminer ce symbole représentait un passage indispensable aux yeux des responsables d'un Royaume qui, soixante ans après sa création, n'avait pas encore réussi à " faire les Italiens " et s'efforçait d'atteindre ce but par la dissolution de toutes identités locales et l'imposition d'un seul modèle de citoyen, valable 'des Alpes à Pantelleria, voire en Afrique coloniale. En effet, s'il est vrai que la première guerre mondiale avait représenté l'occasion permettant aux habitants de la Péninsule de se découvrir unis devant la menace de l'invasion étrangère, il est autant vrai qu'à la fin de la Grande Guerre les concepts d'autodétermination des peuples et de respect des identités ethnolinguistiques dans l'établissement des frontières étaient devenus des arguments bien connus non seulement par le débat politique, mais aussi par l'opinion publique, en Italie comme dans les autres pays. La Vallée d'Aoste ne fit pas exception et présenta pour la première fois ses revendications afin d'obtenir le droit à décider librement de sa collocation à l'intérieur de l'Europe qu'on souhaitait - hélas, avec trop d'optimisme - finalement pacifiée et ouverte aux idéaux d'unité continentale. Il

Ces revendications furent présentées en occasion de la Conférence de paix de Paris, en 1919: trois ans plus tard, le roi VictorEmmanuel III confia à Mussolini le mandat de constituer son premier gouvernement, lui permettant ainsi l'accès à un pouvoir qu'il ne quittera plus pendant les vingt ans suivants, avec les conséquences que tout le monde connaît. Pour rappeler ce moment fondamental dans l'histoire de l'Italie et de la Vallée d'Aoste, le Conseil de direction du Comité des Traditions a décidé de consacrer le numéro spécial du " Flambeau ,, de 2022 à la Vallée d'Aoste d'entre-les-deux-guerres. Les articles contenus dans les pages de cette revue présentent, ainsi, quelques-uns des aspects caractérisant la vie, mais surtout la culture valdôtaine de l'époque, à partir de la lutte pour la langue française qui marqua, en particulier, la première moitié des années Vingt. Quelqu'un pourrait retenir peu intéressant de revenir sur un moment de l'histoire valdôtaine sur lequel les études ne font pas défaut. Personnellement, je considère au contraire nécessaire revenir de temps en temps sur ce sujet et, cela, pour trois ordres de motivations. Avant tout, parce que la connaissance de l'histoire ne cesse d'évoluer et croire de connaître parfaitement une période ou un phénomène historique représente une erreur et un manque d'humilité intellectuelle : il y a toujours des aspects à découvrir ou à mieux éclaircir et personne ne peut déclarer d'être parfaitement au courant de ce qui s'est passé il y a un siècle, historia semper reformanda. Deuxièmement, la société d'aujourd'hui fait preuve d'une méconnaissance du passé chaque jour plus grave et il devient indispensable de rappeler certains événements et certaines époques, afin de se souvenir d'où l'on vient, quelles sont les caractéristiques de la particularité valdôtaine et, surtout, où nous voulons aller. Ce dernier point constitue la troisième motivation du choix : les enseignements pour le temps présent et à venir qu'on peut tirer d'une meilleure connaissance du passé et, dans le cas spécifique, de la période entre 1919 et 1939. Il

L'une des événements les plus importants de l'époque fut le déchirement du milieu catholique local, protagoniste de la défense de l'idéal valdôtain au XIXe siècle, dont les représentants se partagèrent entre les partisans de l'autonomie régionale et les clérico-fascistes appuyant Mussolini car il défendait leurs intérêts, menacés par les mouvements de gauche. Malheureusement, les divisions internes à la classe dirigeante ne constituent pas un cas isolé dans l'histoire de notre région. À ce propos, je désire conclure par une citation, tirée de l'œuvre du grand apôtre de la francophonie canadienne de la première moitié du XXe siècle, le chanoine Lionel Groulx, une citation qui peut bien s'appliquer à la situation de la Vallée d'Aoste en cette année 2022. Bonne lecture! Ce qui nous tue, 1938 Ce qui nous tue - ceci encore je n'ai cessé de le redire - ce ne sont pas tant les coups, la puissance de nos rivaux. Nous nous mourrons de notre anarchie intérieure, de notre individualisme forcené, de notre obstination insane à refuser toute solidarité nationale, à ne vouloir accepter que la solidarité des partis et la placer au-dessus de tout. Solidarité morbide qui affaiblit, qui obnubile parmi nous tout sens national, qui nous plonge tous les deux ans, tous les trois ans, tous les cinq ans dans une atmosphère de guerre civile. Hélas!Qui ne le sait? Nous avons deux sports favoris, qui nous font oublier les tâches vraiment solides et fécondes, qui nous arrachent la plupart de notre argent et de notre enthousiasme: le hockey et les élections.On a coutume de dire: " Si les Canadiens français pouvaient prendre l'habitude de penser et d'agir nationalement entre deux Saint-Jean-Baptiste! Si nous pouvions nous enthousiasmer pour quelque chose entre deux parties de hockey et deux élections! "· Olivar Asselin, dégoûté parfois de nos misères et de nos folies, disait du peuple canadien français :" Sur sa tombe on écrira cette épitaphe : Ci-gît un peuple mort de bêtises "· Plus modéré, je crois que l'on écrira tout simplement "Mort de la danse de Saint-Guy un soir de scrutin"· Il

cc JAMAIS PLUS LA GUERRE » - UNE RÉFLEXION SUR L'ISSUE ' DE LA PREMIERE GUERRE MONDIALE '* Joseph-Gabriel RrvouN e 18 janvier 1919 débutèrent les travaux de la Conférence L de Paris, sous la présidence du premier ministre français Georges Clemenceau, dans le but de définir les traités de paix qui marquèrent la fin de la première guerre mondiale : un conflit qui, pour la première fois dans l'histoire, avait bouleversé les équilibres politiques et stratégiques du monde entier. Les décisions qui en découlèrent établirent une situation de fausse stabilité qui finit fatalement par aboutir à un deuxième conflit mondial et dont les conséquences se répercutent encore de nos jours. Parmi ces conséquences, il est intéressant d'évoquer les répercussions que les traités eurent sur les destinées des minorités nationales et sur l'évolution de leur conscience identitaire, y compris pour ce qui concerne la Vallée d'Aoste. Remarquons tout d'abord que l'opinion publique de l'époque était consciente du caractère extraordinaire que cette guerre avait par rapport aux précédentes, pourtant fréquentes et de plus en plus sanglantes : l'appellation qu'on lui attribua de " Grande Guerre" indique bien qu'on avait la perception de quelque chose de différent, de plus grave, par rapport au passé. Sans prétendre à entrer dans des analyses raffinées on remarque le caractère réellement " mondial " des affrontements, à cause de la participation des États-Unis et du Japon, mais aussi de plusieurs États d'Asie, d'Amérique et d'Afrique, ainsi que des troupes venant des colonies des puissances européennes. Autre élément de nouveauté : l'emploi d'armes nouvelles et meurtrières, qui avaient un impact dévastateur sur les populations Il

civiles aussi, comme les canons à longue portée (la " Grande Berte " notamment, sur le front franco-allemand), les gaz et les bombardements aériens. Enfin, le déplacement de grandes masses de réfugiés, les exterminations systématiques et les "nettoyages ethniques" dont les plus connus (et les plus atroces) concernèrent les Arméniens et les Grecs d'Asie Mineure. Ces caractères devinrent une triste constante de toutes ou presque les guerres suivantes, notamment de la deuxième guerre mondiale. D'un autre point de vue, à l'échelle de l'histoire de longue durée, on peut considérer paradoxalement la première guerre mondiale comme le véritable moment de l'effacement définitif des derniers vestiges d'une organisation institutionnelle héritée de 11 Antiquité, qui avait traversé les siècles : les quatre empires multinationaux détruits (austro-hongrois et allemand, russe et ottoman) se considéraient, en effet, les héritiers" naturels", respectivement, des Empires romain d'Occident et d'Orient. On ne peut nier que les Habsbourg tenaient légitimement leur titre impérial d'une succession de souverains remontant à Charlemagne et se rattachant idéologiquement à l'Empire romain d'Occident, à travers le Saint Empire Romain de la nation germanique ; on avait même ressuscité le droit romain, du temps de Frédéric Barberousse, pour mieux affermir le bienfondé des aspirations universalistes des empereurs en titre. De même, l'Empire prussien des Hohenzollern, après la renonciation de l'empereur autrichien à la couronne du Saint Empire à l'époque de Napoléon, se posait comme le véritable successeur des empereurs allemands du Moyen Âge: ce n'est pas au hasard que ses idéologues étaient, parmi d'autres, les juristes de l'école des " Pandectistes ", qui se basaient sur les textes du droit romain, reconnu comme droit commun de l'Empire dès 1495, et notamment sur le Digeste de Justinien - les souverains germaniques avaient d'ailleurs depuis toujours utilisé l'appellation de kaiser, dérivé directement du titre de Cœsar que portaient les empereurs romain. De son côté, l'Empire des czars (autre déclination de Cœsar) se conduisait en héritier moral de l'Empire romain d'Orient, depuis la chute de Constantinople en 1453 ; et le patriarche de l'Église orthodoxe russe se considérait le successeur légitime de •

l'autorité éminente du patriarche de Constantinople sur toute l'Église orientale. Quant au Sultanat ottoman, qui avait occupé pratiquement tous les territoires de l'Empire d'Orient, il en était le successeur effectif par droit de conquête. La chute de ces Empires à tendance universaliste, qui se nourrissaient d'une légitimité et d'une idéologie pluriséculaires au point de se croire immortels, avaient un caractère naturellement multinational, radicalement opposé au modèle idéal d'État prôné par la pensée nationaliste, qui n'avait cessé de se répandre au cours du XIXème siècle - amenant, entre autres conséquences, à la création de l'État italien en 1861 - sur la base du principe du droit à l'autodétermination des peuples, issu des Révolutions américaine et française, selon lequel chaque peuple dispose ou devrait disposer du choix libre et souverain de déterminer la forme de son régime politique, indépendamment de toute influence étrangère. En 1918, l'inscription de ce principe parmi les buts de guerre américains (les Quatorze Points du président Wilson)! conduisit à sa transformation en règle de droit international à travers les traités de paix, qui établirent de nouvelles frontières étatiques dessinées autour de territoires réputés homogènes, découpées dans le corps des Empires vaincus. Son application sur le terrain fut cependant refusée aux peuples vaincus (Allemands d'Autriche, Hongrois... ) ou non représentés dans les instances internationales au moment de la conclusion des traités (Ukrainiens, Irlandais... ), sans parler des peuples colonisés, considérés inaptes à s'autogérer en raison des théories racistes, prétendument scientifiques, en vogue à l'époque. L'article 22 du pacte de la Société des Nations, instituée en 1919 par le traité de Versailles, établit en effet le principe d'une " mission sacrée de civilisation " confiée aux puissances colonisatrices vis-à-vis " des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne", afin d'assurer" le bien-être et le développeDénomination attribuée au programme du traité de paix par le président des ÉtatsUnis Thomas Woodrow Wilson pour mettre fin à la Première Guerre mondiale et reconstruire l'Europe dans un discours retentissant, le 8 janvier 1918 devant le Congrès des États-Unis. Il

ment de ces peuples "· Sur cette base idéologique fut introduit le système du mandat qui permit de soumettre les peuples, communautés et territoires issus du charcutage de l'Empire ottoman à la tutelle des " nations civilisées " qui, " en raison de leurs ressources, de leur expérience ou de leur position géographique ", étaient " le mieux à même d'assumer cette responsabilité "· Fig. 1 - L'Europe en 1914 Il

EUROPE Tl.e ~\ ao..-,. R.oli911-l'lh "t ...... ··~~~ :· Wo~ w.. .. . ' A C•P«U$ ' / Fig. 2 - L'Europe en 1919 En Europe, la création de nouvelles entités étatiques sur le ruines des Empires multinationaux marqua l'aboutissement des mouvements nationalistes du XJXème siècle, ce qui paracheva le processus pluriséculaire de formation des États modernes, tels que nous les connaissions au siècle dernier : des États que nous définirions aujourd'hui" souverainistes ",dont l'aspiration majeure était de conserver une jalouse indépendance et d'assurer, à l'intérieur de leur territoire, l'homogénéité ethnique et linguistique, qu'ils considéraient comme un caractère incontournable de leur propre identité. Cet axiome idéologique, toutefois, ne correspondait presque jamais à la réalité, puisque les vicissitudes historiques de leurs habitants, surtout dans les territoires des Empires déchus, avaient provoqué de fréquents brassages de peuples et entraîné la présence de nombreuses minorités nationales alloglottes à l'intérieur des confins des nouveaux États ainsi découpés ; sans compter les situations déjà existantes avant la guerre. Ce fut notamm

ment le cas de certains peuples d'Europe centrale et orientale, tels les Ukrainiens qui furent empêchés d'édifier leur État, les germanopHônes d'Autriche-Hongrie auxquels on empêcha de s'unir à la République de Weimar, plus de trois millions de Hongrois qui furent séparés de leur patrie par les nouvelles frontières, ou encore les Irlandais empêchés d'exercer leur souveraineté sur la totalité de leur île. Plus grave encore, l'application stricte du principe nationalitaire par la Société des Nations, dans le but d'assurer autant que possible l'homogénéité ethnique au sein des États, provoqua la déportation de populations entières. Cette situation complexe créa, dans de nombreux Pays, les prémisses des revendications nationalitaires de la part des minorités, qui fournirent le prétexte pour alimenter des tensions internationales fondées sur des revanchismes et des irrédentismes : particulièrement en Allemagne, nation rudement pénalisée par les conditions consignées dans les traités de paix, et en Italie, où la rhétorique nationaliste créa le mythe de la " victoire mutilée "· L'État italien, qui englobait déjà au moment de sa création, en 1861, les minorités francopHônes de la Vallée d'Aoste et des Vallées Vaudoises, se trouva, à l'issue de la guerre, dans la condition d'annexer des territoires appartenant à d'importantes communautés germanopHônes et slaves. La traduction du principe d'autodétermination en termes concrets souffrait de plus de la difficulté à définir ce qu'est précisément un peuple : une ethnie ? l'ensemble des locuteurs d'une même langue ? un ensemble de citoyens partageant les mêmes aspirations, les mêmes valeurs ? Aucun argument incontournable ne définissait clairement la notion de " peuple "· La situation de l'après-guerre se prêtait donc à soulever la question de son application à l'intérieur des États prétendument homogènes au point de vue national, dans le but d'assurer un régime de protection des minorités. En Italie, dès 1919, des projets d'autonomie régionale furent envisagées dans les zones alloglottes nouvellement annexées du Tyrol méridional et du Frioul slavopHône : un débat se déclencha en Vallée d'Aoste aussi dans le même but, stimulé par la" Ligue valdôtaine "·Il s'agissait de revendications allant à l'encontre du dogme unitariste sur lequel l'État italien avait été créé, m

destinées donc à la faillite face au nationalisme d'État : un nationalisme d'autant plus fort en Italie, comme d'ailleurs en Allemagne - deux formations étatiques récentes qui avaient renié leur tradition historique, fondée sur l'autonomie des principautés territoriales, et qui avaient dû affronter, en voie de conséquence, un grand effort pour construire une identité nationale toute neuve en la fondant, pour l'essentiel, sur la mise en valeur de la langue de culture commune aux différentes régions. Avec, cependant, une différence significative : alors que l'Allemagne fondait son identité sur les caractères ethniques, reconnaissant comme étant de nationalité allemande tout individu vivant en Allemagne, en Autriche ou dans des régions germanopHônes dans d'autres États, l'Italie unifiée, s'inspirant du modèle français, identifiait l'appartenance nationale à la citoyenneté, dans un contexte où l'uniformité linguistique bâtie autour de la langue " nationale ,, était fort peu pratiquée en dehors de l'élite. Fortement engagés, chez eux, dans la répression des minorités nationales alloglottes, soumises à des politiques répressives visant la dénationalisation, les mouvements nationalistes instrumentalisèrent les aspirations autonomistes et les pulsions séparatistes des communautés minoritaires respectives, établies dans d'autres États, pour déstabiliser le cadre politique issu des traités de paix, par des initiatives telles que l'occupation de Fiume par Gabriele D'Annunzio, dans les années 1919-1920. Sommées à la volonté des puissances totalitaires d'imposer leur hégémonie politique au niveau continental - qui se confronta à une myope politique d' appeasement des puissances démocratiques - et aux intérêts économiques des groupes industriels, ces instrumentalisations contribuèrent à provoquer la deuxième guerre mondiale ; les revendications visant l'unification de la nation allemande au sein du Troisième Reich amenèrent à l'annexion (Anschluss) del' Autriche en 1938 ; tant l'occupation de la Tchécoslovaquie, que l'invasion de la Pologne en 1939, qui déchaîna le conflit, furent cc justifiées " au départ par la prétention de porter secours aux minorités germanopHônes des Sudètes et de Gdansk, soi-disant opprimées par les gouvernements tchèque et polonais respectivement. m

La doctrine Wilson sur le droit d'autodétermination des peuples, qui se proposait de fonder le nouvel ordre mondial sur un principe de justice et de concorde, régi par la Société des Nations, avait donc pu être complètement détournée de ses buts, dans un contexte européen où tous les Pays (sauf l'Islande) avaient - et ont toujours - des minorités nationales à leur intérieur. C'est pourquoi, à l'issue de la deuxième guerre mondiale, le thème du respect des minorités s'est à nouveau posé. Dans les États démocratiques, l'expérience tragique de la guerre avait démontré la nécessité de leur assurer une reconnaissance qui puisse exorciser les démons de l'irrédentisme. La perspective de dépasser les nationalismes qui avaient été à l'origine des deux guerres mondiales par un processus d'unification politique de l'Europe suggérait de leur attribuer un rôle important comme charnières, comme points de rencontre, et non de friction, entre les nations. C'est cette logique politique que prônèrent des penseurs tels que Chanoux et Chabod, qui eurent un rôle fondamental dans le débat qui inspira à l'État italien issu de la Résistance l'insertion dans la Constitution républicaine du principe de sauvegarde des minorités2 et l'institution des autonomies régionales " spéciales " comme garantie de leur rôle. Une " spécialité " qui se justifie donc uniquement en fonction de la présence de communautés alloglottes. Les questions internationales issues de l'aboutissement de la première guerre mondiale a posé en Asie et en Afrique aussi les bases pour les conflits qui ont mûri tout au long du xx_ème siècles et qui n'ont cessé de se répercuter jusqu'à nos jours. On a mis en question tant les découpag.es territoriaux établis il y a cent ans que le modèle stato-national occidental imposé à des cultures à la fois tribales au point de vue de l'organisation sociale et transnationales au point de vue religieux. On constate la présence d'une forte réaction antioccidentale, mais aussi d'une mentalité expansionniste au point de vue de l'éthique sociale et du prosélytisme religieux, face à une société occidentale en crise 2 La Constitution italienne, à l'article 6, mentionne cependant la protection des minorités " linguistiques ", auxquelles n'est reconnue aucune altérité nationale par rapport à la " nation italienne ", qui est supposée être homogène sur tout le territoire de l'État : un discutable résidu de la mentalité jacobine identifiant la nation à l'État. m

de valeurs. On ne doit pas oublier, à ce propos, que l'Europe est entourée de Pays musulmans caractérisés par des mouvements migratoires de masse, favorisées par les conséquences d'une politique interventionniste désastreuse des États-Unis dans ce dernier quart de siècle, qui a alimenté directement ou indirectement (voire même volontairement) le terrorisme islamiste, au détriment en particulier de l'Europe. Ce dernier phénomène s'insère dans un cadre international qui, quoiqu'on pense dans nos contrées, n'a jamais cessé d'être en guerre - la deuxième guerre mondiale ayant amené sans solution de continuité à une troisième, qu'on appelle chez nous" guerre froide ",mais qui en réalité a eu des épisodes de guerre guerroyée, par exemple, en Corée et au Vietnam plutôt qu'au Moyen Orient et en Afghanistan, et des crises, comme celle de Cuba, qui ont failli déclencher des guerres nucléaires, sans compter les guerres de décolonisation, comme en Algérie, et autres conflits locaux plus ou moins liés et soutenus par les deux superpuissances, qui n'ont cessé de se confronter pour l'hégémonie mondiale per États tiers interposés. La fin proclamée de la guerre froide a amené à son tour à la " quatrième guerre mondiale à épisodes " (selon le mot du pape François), qui présente des aspects aussi variés qu'inquiétants : la " guerre asymétrique ,, déclarée contre l'Occident par le terrorisme islamiste ; les différentes guerres commerciales qui se déroulent sur le marché globalisé ; les guerres électroniques qui sont probablement les plus insidieuses et peuvent paralyser complètement la vie sociale et économique et pénétrer les secrets militaires des États, dont la souveraineté est d'ailleurs limitée par les trois puissances hégémoniques - les États-Unis, la Chine et la Russie - qui dominent la planète ; l'agression contre l'Ukraine et les ingérences dans les affaires internes des démocraties occidentales par la Fédération russe, sujette en ces derniers temps à une involution totalitaire. Dans ce cadre géopolitique, le poids international de l'Union Européenne risque de devenir de moins en moins significatif, en dépit de son importance économique, en raison de l'absence d'une réelle intégration politique et militaire entre les États-nations qui la composent. De son côté l'Italie, qui à l'issue du second conflit mondial occupait un rôle délicat m

dérivant de sa situation à la frontière entre les Pays de l'OTAN et ceux du Pacte de Varsovie, garde une position stratégique à l'orée du monde arabe, au centre d'une mer Méditerranée où la Russie est désormais présente, à un moment où le États-Unis sont absents de la scène politique européenne et la Chine est en train de coloniser l'Afrique, en concurrence avec la Russie et la Turquie, tout en poursuivant le projet " Belt and Road", par lequel elle entend s'assurer une présence économique - donc politique - significative en Europe aussi. Au point de vue de la politique interne des États, on assiste dans les Pays démocratiques occidentaux aussi à une personnalisation qui n'est pas loin du " culte de la personnalité " propre aux dictatures du XXe siècle. Les conflits qui ont suivi la désarticulation de la Yougoslavie, et qui ne cessent de couver sous la cendre, et l'" opération militaire spéciale " contre l'Ukraine démontrent que notre continent n'est pas exempté des risques d'une guerre guerroyée fondée sur les revendications encore liées au principe de nationalité, dont l'application ne va pas encore, de nos jours, sans difficultés, car tant les États existants que les partisans des autodéterminations locales peuvent opposer des arguments valables. L'indépendance du Kosovo en 2008, l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, le conflit dans le Donbass et la déclaration unilatérale d'indépendance de la Catalogne en 2017 ont relancé le débat international sur l'application de ce principe. Ces crises localisées amènent à une autre réflexion amère sur la manière dont les deux Guerres Mondiales ont débuté. La " Grande Guerre " éclata en 1914 presque involontairement, car les principales puissances del'époque (l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et la Russie) se trouvèrent impliquées dans un conflit entre l'Autriche et la Serbie à cause d'une série d'automatismes fondés sur le jeu des alliances militaires qui finirent par rendre inévitable " l'inutile strage " (selon la définition du pape Benoît XV) en déclenchant l'explosion de revendications nationalistes dont les conséquences perdurent encore de nos jours, notamment dans les Balkans. La Seconde Guerre mondiale fut elle aussi le produit, dépassant la volonté initiale des belligérants, de conflits nationalitaires, qui se concrétisèrent dans l'alliance paradoxale de m

deux régimes totalitaires et impérialistes : l'Allemagne hitlérienne et l'Union Soviétique staliniste, l'une prétextant la défense de minorités germanopHônes soi-disant opprimées, l'autre visant depuis toujours à l'anéantissement du caractère national des peuples baltes, des Polonais, des Biélorusses et des Ukrainiens. Une donnée très préoccupante en ce qui concerne l'actuelle guerre d'Ukraine est représentée par l'analogie qu'on est obligé de constater avec la démarche d'Hitler pour ce qui concerne !'instrumentalisation d'une minorité linguistique comme prétexte pour le déclenchement des hostilités : les germanopHônes des Sudètes et de Gdansk dans le cas de l'Allemagne nazie, les russopHônes du Donbass pour la Russie postcommuniste. Un ETHNOGRAPHIC MAP o•· AUSTRIA·HUNGARY - 1914 border - 1920 borders Fig. 3 - Carte de l'Autriche-Hongrie en 1914 avec les zones linguistiques selon le recensement de 1890, les frontières de 1914 (rouge) et celles de 1919 (bleu) tracées par la commission Lord en application des « Quatorze points » du président Wilson

prétexte qui a amené, en 1938, à l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne (sans que les États démocratiques s'en émeuvent, en dépit des traités internationaux), puis de la Pologne en 1939 ; et à l'occupation de la Crimée par la Russie, assortie de la guérilla au Donbass, en 2014 (sans aucune réaction de la part des diplomaties occidentales) et suivie de l'invasion de l'Ukraine dans son ensemble à partir du 24 février 20223 . Le tout sur une toile de fond encore plus dangereuse, formée par une idéologie prétextant la supériorité éthique de la civilisation russe (et, en voie de conséquence, du régime politique dictatorial qui la caractérise) par rapport au modèle décadent offert par les démocraties occidentales. On n'est pas loin des délires racistes de la mystique nazie ... Il semble bien qu'on ait dangereusement oublié les tragiques leçons de l'histoire et l'exhortation qu'un autre pape, Paul VI, adressa à l'Assemblée de !'Organisation des Nations Unies le 4 octobre 1965, en évoquant les " souffrances inouïes et innombrables, les inutiles massacres et les épouvantables ruines ,, provoquées par les guerres : " Jamais plus la guerre, jamais plus la guerre! C'est la paix, la paix, qui doit guider le destin des peuples et de toute l'humanité! ,, 3 Sans oublier l'annexion de l'Autriche (Anschluss) par Hitler en 1938, justifiée par l'affinité ethnolinguistique. Côté russe, on rappelle que la guerre d'Ukraine a été précédée par l'anéantissement de la Tchétchénie, lors des deux guerres de 1994/1995 et de 1999/2000 ; par l'invasion de la Géorgie (encore aujourd'hui partiellement occupée) en 2004; et par une expédition militaire en Kazakhstan en janvier 2022, conduite suivant les méthodes soviétiques appliquées en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968. Quant au rapport de vasselage que la Biélorussie et la soi-disant République de Transnistrie entretiennent vis-à-vis de la Fédération russe, il n'est pas loin de constituer une annexion de fait. m

1918-1919 (Fin du massacre, début du cauchemar) ~ Enrico TüGNAN D urant la première semaine du mois d'o~tobre 1918, rapporte le correspondant d'Aoste de " L'Echo de la Vallée d'Aoste 1 ", les campagnes se " sont conservées vertes comme en été "· Seul la montagne, continue, " a brusquement passé sa parure hivernale de blanche hermine qui s'est avancée jusqu'aux abords des mayens "· Ce qui a comporté chez les agriculteurs, " un grand émoi " car, hélas, la récolte des pommes de terre n'a pas encore été faite. La température a considérablement baissé, à tel point que " le 2 octobre un commencement de neige est descendue jusqu'à 1500 mètres "· Les vendanges furent très bonnes ; quelques vignerons ont même esquissé un " geste d'impatience dû à une trop grande abondance compliquée par le manque de main d'œuvre "· Beaucoup de vendanges, donc, mais peu de vendangeurs, close l'auteur. En effet, les raisins étaient bien murs et le prix du vin bien élevé. Le chroniqueur de Chambave2 précise que les marchands payent le vin 170 frs à l'hectolitre et que l'on espère plus tard un prix allant jusqu'à 200 frs. La récolte du foin, du blé et des pommes de terre est, par contre, au-dessous du médiocre. Le prix du bétail est, lui aussi, en baisse. C'est l'effet de la maigre récolte du foin ainsi que des réquisitions gouvernementales. À la foire de Valpelline, l'une des plus importantes de la Vallée, le prix est diminué d'environ un tiers par rapport à ceux pratiqués au printemps. Le " Duché d'Aoste " signale aussi la tentative de spéculation de quelques " marchands étrangers " qui jouent sur ce fait " répétant sur tous 1 ,, L'Écho de la Vallée d'Aoste,, (dorénavant EVDA), édition du 12 octobre 1918, correspondant d'Aoste. 2 Ibidem. m

les tons que la baisse sera énorme aux foires prochaines ,, 3 , Cependant, souligne le même journal dans l'édition du 9 octobre, à la foire de Saint-Pierre, " les prix se sont maintenus assez élevés " ; ce qui n'empêche pas, à l'évidence, qu'il faut toujours se méfier de " certains marchands " qui persistent " à faire courir le bruit que la dépréciation du bétail ne fera qu'augmenter "· La cause principale de la maigre récolte du foin, réside dans la sécheresse qui a touché la Vallée durant les mois estivaux de 1918. Les éleveurs doivent, par conséquent, réduire l'hivernage du bétail et, surtout, doivent se débarrasser au plus tôt du surplus de têtes qui ne peuvent plus maintenir. Ce qui expliquerait la réduction du prix; il y a trop de têtes en vente sur le marché. Un autre problème qui pèse sur la société valdôtaine est celui du fromage. " L'Écho de la Vallée d'Aoste " signale que dans toute la Vallée on se plaint " avec raison du rationnement du fromage "· Il existe en fait une différence avec les autres producteurs agricoles qui peuvent garder chez eux des quantités suffisantes à leurs besoins. Les producteurs de fromage sont fortement pénalisés car ils ne peuvent garder pour eux que 70 grammes, comme les autres citoyens du Royaume. En fait, compte tenu que" le fromage constitue la base de l'alimentation ,, précise l'auteur anonyme " on se demandera comment nos paysans pourront se contenter de deux ou trois grammes par jour '" De plus, le journal souligne que " animés d'un beau zèle qu'ils n'emploient guère à réprimer les voyages abusifs en automobiles des belles dames de la nouvelle aristocratie, préposés et carabiniers se sont mis aux trousses de nos braves campagnards à qui ils séquestrent à tort et à travers sans attendre le procès les denrées qui leur sont nécessaires pour passer l'hiver n 4 • Dans ce contexte de synthèse économique générale à la fin de l'année agricole - l'agriculture est et reste toujours la principale source de l'économie valdôtaine -la guerre continue à faire la une des journaux. Mais il y a un autre thème qui suscite de plus en plus l'intérêt des mêmes journaux. C'est celui 3 "Le Duché d'Aoste" (dorénavant DAO), édition du 2 octobre 1918. 4 EVDA du 12 octobre 1918. m

de l'épidémie de grippe qui vient de se présenter chez nous. Malgré les appels qui tentent de reconduire son impact dans des limites acceptables afin de ne pas répandre la panique dans la population, l'alarme est grande. D'ailleurs, les mêmes journaux ne cachent pas les nombreux décès qui se succèdent régulièrement tous les jours de la semaine. La mortalité est, en effet, importante et elle n'épargne ni personne ni classe sociale. Vers la fin du mois d'octobre 1918, " le déclin de la saison automnale s'accuse inexorablement, de jour en jour ,,s. À Aoste, tout jaunit, " sous une lumière blafarde : les feuillages des vignobles de la colline visant le midi et la chevelure des arbres dans la plaine "· À Rhêmes-Notre-Dame, la neige " a déjà fait son apparition "· Depuis le 14 octobre et, même si d'une façon irrégulière, jusqu'au 25 du même mois, la neige est tombée, " laissant une couche d'une quinzaine de centimètres "· Les montagnes de la vallée de Rhêmes retentissent des " échos des avalanches "· Le bétail, qui avait déjà souffert du manque du fourrage à cause de la sécheresse, " a été forcé d'être casé dans les étables "· Dans ce contexte mélancolique, les effets néfastes de l'épidémie grippale, plus tard connue sous le nom d'espagnole, se manifestent un peu partout. À Aoste, " nos vieilles cloches, bronzes sacrés et sacrés bronzes à la fois ... secoués de matin au soir à tour de bras par des sonneurs enragés sonnent des glas à oreilles ... répandant la frayeur parmi les nombreux grippés qui cuvent leur espagnole dans la terreur "· À Antey-St-André, la grippe vient d'apparaitre. Deux tiers de la population sont touchés. Sœur Marie, " qui secoure les vieillards dans cette vallée ... malgré tous les soins ... est décédée le 30 octobre "· Celui-ci, précise le rapporteur, est le s ème décès de la commune. Le cas le plus douloureux de la commune est, sans aucun doute, celui de la famille de Bienvenu Banderé qui, dans le délai d'une semaine, a perdu ses deux fils, âgés de 14 et 19 ans, et sa femme. À Torgnon aussi la maladie a sévi et on compte de nombreuses victimes. St-Pierre n'est pas non plus épargnée, car " la mort fauche à plein bras ,, ; durant ce mois d'octobre il y a eu 11 5 EVDA, édition du 9 novembre 1918, correspondant d'Aoste. m

décès. Aoste est, à cette époque, dans un état de confusion totale. Les rues centrales, malgré les ordonnances interdictrices des autorités, sont traversées en continuation par des poids lourds et des charriots, transportant bois et anthracite à la gare de la Ville. Par leur passage, ils continuent " à dépaver de cœur-joie nos rues, ébranler les maisons et briser nos vitres ... à des vitesses fantastiques "· Et que dire, au surplus, du marché du mardi. La ville avait fait bâtir en 1913 des arcades pour le marché, mais malgré cela " de bonnes femmes s'installent avec un entêtement digne d'une meilleure cause " sous les portiques de l'Hôtel-de-Ville qui donnent accès aux bureaux gouvernementaux et empêchent, ainsi, le passage des citoyens. Tout cela, c'est un pittoresque désordre qui règne en ville le jour du marché ou de la foire. La dernière semaine du mois d'octobre 1918, il n'y a que de " l'humidité sur toute la ligne ". Le ciel est larmoyant et ne " cesse de distiller pendant quatre bonnes journées toute sa mauvaise humeur sur la pauvre humanité déjà si éprouvée par tous les fléaux possibles et imaginables "6 . Ce n'est que vers la fin d'octobre que " l'épais rideau de nuages noirs et menaçants a consenti à se replier sur lui-même, et à nous rendre la vue de la voûte azurée vivifiée par un beau soleil d'automne doré à souhait, à la grande joie des marchands forains qui voient s'approcher le jour du retour de la foire d'octobre sous des auspices favorables et amplement compensateurs du marasme du premier tour ,,7_ Malgré ce temps maussade, la vie au quotidien continue avec tous ses problèmes dont, parmi les plus importants, celui de la grippe espagnole qui continue de progresser avec ses néfastes effets, et les prix en hausse des vivres. La grippe reste, en effet, parmi les principaux sujets de discussion chez la population. D'ailleurs, elle continue son " œuvre funèbre inlassablement. Le jour 23 (octobre Ndr) courant, les décès de la commune d'Aoste du mois d'Octobre s'élevaient déjà au chiffre de 110 personnes. Après le choléra de 1867, croyons-nous, jamais une pareille mortalité ne s'est véri6 EVDA du 2 novembre 1918. 7 Ibidem. ED

fiée ,,s_ Quant à la hausse des prix les marchands forains " ne sont pas les seuls que l'appât du gain attire et exalte ,, 9 ; à leur côté, il y a aussi toutes ces" rusées commères de la campagne et de la banlieue ,, qui " ne badinent pas non plus et ne dédaignent pas trop d'agir en véritables vampires, pour soutirer aux citadins affamés leurs derniers deniers "· C'est ainsi que le mardi proche passé, jour accoutumé du marché, ces terribles paysannes ont exigé " de leurs œufs un franc pièce ,, et se refusent carrément " à baisser d'un centime leurs prétentions hyperboliques ,, . À ces prix-là, seul " les classes privilégiées de la société actuelle, soit les salariés à salaires indéfiniment extensibles, peuvent se payer le luxe de l'omelette ou de l'œuf à la coque "· Les autres, pensionnés, les employés et les rentiers " en sont réduits à de profondes méditations sur les sentiments draconiens de ceux qui voudraient les expédier en Russie pour goûter au plus pur bolchevisme"· L'expansion incontrôlée de la ville pose aussi un sérieux problèmes. Le préfet de la province de Turin émane un décret " en force duquel l'industrie métallurgique est autorisée à occuper immédiatement et sans le consentement des propriétaires, tous les terrains qu'elle a bien voulu affirmer lui être nécessaire pour bâtir une nouvelle ville ouvrière (celui qui deviendra, plus tard, le Quartier Cogne), et ce, sous le prétexte que cela est nécessaire à la défense nationale "· Ce raisonnement, close l'anonyme auteur de l'article publié par " L'Écho de la Vallée 8 Ibidem; ce n'est pas problème qui touche seulement Aoste à l'évidence, au cours de la même période, la pandémie touche sévèrement la totalité ou presque des communes valdotaines ; à Saint-Marcel, " L'épidémie frappe à coups redoublés ... Les victimes se succèdent de jour en jour d'une façon désolante. Les cloches ne cessent de faire entendre leurs sons plaintifs. Quand ce terrible fléau s'arrêtera-t-il ? "· À ChallandSaint-Victor, " Les mauvaises nouvelles sont celles de la grippe espagnole qui sévit sans pitié. Est mort le soldat Thiébat Pierre et sa sœur de vivant Juste, à Challant ; À Verrès est morte l'épouse de M. le notaire et vice-préteur Pierre Crétier, ainsi que Mme Ceretto, épouse de Flaminio, propriétaire de l'auberge d'Italie. Ces deux dames faisaient honneur à la commune par leurs œuvres de charité. Elles sont bien regrettées "· À Issime, par contre,.. la grippe espagnole s'est bien un peu prononcée, mais sous forme bénigne et dans des proportions assez restreintes. Elle tend à disparaître. Jusqu'à présent elle n'a fait qu'une seule victime "· Près de Villeneuve on dénombre des victimes : à Saint-Pierre sont décédées la première fille de Thomasset Samuel et l'épouse de Paillex Gratien, de 29 ans, mère de 4 enfants. À Introd, la fille de M. le chev. Buil a été aussi prise très gravement "· 9 Ibidem.

d'Aoste ,, du 2 novembre 1918 "n'a-t-il pas une terrible ressemblance avec celui adopté par les Boches pour justifier les mesures oppressives contre les populations de la Pologne ou, de l'AlsaceLorraine ? N'est-il pas évident que, quand la fameuse ville ouvrière sera construite, il y aura belle lurette que la guerre sera finie et la société des Nations établie, et que les usines géantes ne constitueront qu'une spéculation industrielle et commerciale n'ayant aucun rapport avec la défense nationale ? Et pourtant, à la barbe de Wilson, il y a tout à craindre que le droit naturel des indigènes valdôtains ne soit foulé aux pieds. Le meunier Sans-souci, lui, tout Prussien qu'il était, savait qu'il y avait des juges à Berlin. Le pauvre Valdôtain, par contre, occupé provisoirement, n'aura que la ressource d'émigrer "· Aoste, en effet, subit de plein fouet les conséquences du développement inattendu. "Vendredi 23 octobre", par exemple, rapporte" l'Écho de la Vallée d'Aoste" du 9 novembre 1918, "un camion automobile attelé à un autre camion sans moteur et chargé d'une invraisemblable meule de foin, traversait la Ville pour se rendre à la Gare au lieu de suivre la route de ceinture, à une vitesse excessive. Arrivé à la rue de Tillier, devant le chapelier Viale, il tamponna un chariot en lui brisant les brancards et blessant le mulet. Les brancards du chariot à leur tour brisèrent la vitrine du chapelier. Le camion continua sa course et il ne résulte pas que son conducteur ait été inquiété. Quelques heures plus tard, il retraversait la ville, à la même vitesse, pour s'en retourner dans le Valdigne "· Ce qui démontre le chaos qui s'est instauré dans la ville. D'autres problèmes affligent la sérénité des Valdôtains de l'époque ; ce sont, ceux-ci, directement liés à la guerre. Par une lettre datée du 20 octobre 1918, sur initiative du syndic d'Aoste, ou pour mieux dire du faisant fonction J. Stévenin, tous les syndics valdôtains sont invités à une réunion " qui aura lieu le 29 Octobre, à 2 heures, dans une salle de l'Hôtel-de-Ville pour discuter sur les sujets suivants d'intérêt, général pour la Vallée, à savoir : la réquisition du fromage fontine, prix et rationnement relatif ; les eaux publiques ; le service de chemin de fer; la réquisition des pommes de terre et des bois et enfin les laiteries spéciales. " L'imposante réussite d'une réunion similaire ,, précise la lettre " qui a eu lieu dernièrement pour la revendication des eaux fait espérer que cette réunion un résultat digne de son importance"· m

Les résultats sont bons. Mardi 29 octobre, rapporte " L'Écho de la Vallée d'Aoste " du 9 novembre, la réunion privée, à laquelle était invitée la presse locale, des syndics de la Vallée d'Aoste, convoqués par le syndic d'Aoste pour se concerter sur diverses questions " qui touchent aux intérêts communs de la Vallée ", se distingua par la présence de nombreux interlocuteurs. Ils étaient présents ou avaient envoyé leur adhésion presque tous les syndics de la Vallée, "le député Rattone, l'ex député Farinet, les conseillers provinciaux d'Entrèves et Donnet, M. le not. Chabod, président de la Société des fontines et plusieurs secrétaires communaux "· Monseigneur Stévenin, f. f. de syndic d'Aoste, " présidait la séance et donna la bienvenue aux intervenus. Abordant la question du rationnement du fromage, il exposa l'état de la question et la prétention de la bureaucratie de ne laisser aux producteurs de la fontine que 70 grammes mensuels par tête, comme aux messieurs des villes, tandis qu'aux producteurs de riz on laisse une quantité suffisante pour eux et pour les ouvriers à leur service. M. le not. Chabod explique comment il a pu obtenir la promesse de porter le prix de réquisition à 4 fr. 95 le kilo "· Tout de suite après, l'assemblée vote une protestation et demande que l'on ne réquisitionne que la quantité superflue de fromage aux producteurs. " Passant à la question de la revendication des eaux publiques ", continue le compte rendu " le président annonce que onze communes seulement ont envoyé leurs délibérations d'agir en justice contre l'État. Il sollicite les retardataires à agir. À propos du Service de chemin de fer, l'hon. Farinet donne lecture de la protestation de l'assemblée contre la réduction du service à un seul train par jour tandis qu'en été on en avait institué deux pour favoriser les villégiateurs étrangers. La protestation est approuvée. L'hon. Farinet propose et l'Assemblée approuve de demander que l'on ne réquisitionne pas cette année les pommes de terre dont la récolte a été déficitaire. À propos de la réquisition des bois l'hon. Farinet dénonce ouvertement l'entente qui semble exister entre les fonctionnaires forestiers et les entrepreneurs à qui on livre le bois réquisitionne à vil prix, tandis que ceux-ci le passent à l'État à des prix très élevés. Il demande la nomination d'une commission d'enquête, la translocation des fonctionnaires forestiers et la révision des contrats. L'hon. Rattone propose de subordonner la translocam

tion des fonctionnaires aux résultats des enquêtes. La proposition est approuvée "· Enfin, l'avocat Caburzo dénonce à l'assemblée le dernier décret du préfet de Turin ordonnant l'occupation forcée immédiate des terrains que les particuliers ont refusé de vendre à une société métallurgique pour y bâtir des maisons ouvrières. Il démontra " que cette occupation ne peut avoir aucune relation avec la défense nationale et qu'elle n'est que l'imitation des procédés d'oppression employés en Posnanie contre les Polonais pour favoriser la prussification du pays. Il demande s'il vaut la peine de tant combattre pour la liberté des peuples pour obtenir chez soi de tels résultats ,, . En attendant, le bataillon alpin formé des recrues nées en 1900, "instruites cette année dans notre Ville sous le commandement du lieutenantcolonel Croserio, est revenu depuis une dizaine de jours de Châtillon où il avait été envoyé faire des exercices de tactique et, lundi 28 courant, il a été envoyé en zone d'opération pour prendre part d'abord à l'arrière et ensuite en première ligne aux actions de guerre » 10 . L'armistice Le 3 novembre 1918, les troupes italiennes, après avoir brisé le faible dispositif militaire de l'empire autrichien sur le front oriental, se rouent vers Trente et Trieste. Le jour d'après un armistice est signé. La guerre est terminée, côté italien. La nouvelle se répand dans un clin d'œil un peu partout dans le royaume. À Aoste, récite le " Pays d'Aoste ,, du 8 novembre 1918, il est « difficile de dépeindre la joie de la population ... quand, les jours 3 et 4, les télégrammes du soir nous communiquaient les nouvelles de la victoire d'abord, puis de l'armistice. La place Charles-Albert est remplie comme aux jours de fête: les Evviva ! éclatent "· Voilà alors que " comme il faut une expression à cette joie, l'assesseur 10 Ibidem ; avant de partir, cependant, le Bataillon des Alpins Aosta, avec ses jeunes soldats de 1900, qui " est resté quelques semaines " à Châtillon, fut éparpillé, après quelques cas de maladie qui s'étaient déclarés dans ses rangs, dans les petites garnisons de la Haute Vallée. m

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