ad LE FLAMBEAU Revue du Comité des Traditions Valdôtaines - O.n.1. u. s. "Maneat domus doncc formica aequora bibat et lcnta tcstudo totum perambulct orbem". (graffiti du château de Fénis) Celi Alessandro Editorial Rédaction Prix Pierre Vietti 2023 Perrin Joseph-César À propos de deux monuments Rédaction Une histoire d'émigration: Emile Bron, "!'Américain" Diemoz Guido, Isabel Eugenio La lèi tii - Porté calé lo lasi Perret Patrick La " Sainte-Maison de Lorette " de Bard et de Vert Vauterin Jean-Victor La maison de !'Horloge du médecin Grappein Cossavella Cesare Un voyage à travers les cartes postales anciennes Rivolin Joseph Un "Cantique de Noël" politiquement engagé Crétier Pier Giorgio Le Testament de l'abbé Jean-Joseph Péaquin (1741-1808) Enrico Tognan Les Valdôtains et la Division Garibaldi (Addenda) Poètes du Terroir Dans ce numéro 3 4 7 26 31 36 47 62 65 82 95 96
RAM ad LE FLAMBEAU Rédaction et Administration COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES 3, rue de Tillier - 11100 Aoste Tél. +39 0165 36 10 89 (comitedestraditions@gmail.com) (ouvert le mardi de !Oh à l lh30; le samedi de !Oh à l lh)) DIRECTEUR RESPONSABLE joseph-Gabriel Rivolin COMITÉ DE RÉDACTION Rédactem en chef Laura Grivon -loflambo@gmail.com Rédactems Alessandro Celi, Joseph-César Perrin, Enrico Tognan 70' année -n° 260 1/2023 COTISATION ANNUELLE AU COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES Italie:€ 25,00 Europe : € 30,00 Autres pays : € 35,00 Cette cotisation annuelle donne droit à l'envoi de notre revue trimestrielle Le paiement peut être effectué : - au siège du C.T.V. 3 rue De Tillier à Aoste, aux jours et heures indiqués; par versement sur le compte courant postal n°10034114 au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier 11100 Aoste; par virement bancaire - IBAN: IT 33 V 02008 01210 000002545815 BIC/SWIFT: UNCRITMlCCO Les sociétaires demeurant hors d'Italie peuvent verser la cotisation par mandat postal international, ou par virement bancaire au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier, 11100 Aoste. Pour les payements en chèques sur des banques à l'étranger, il est nécessaire d'ajouter 10 euros pour les frais bancaires. Enregistrement Tribunal d'Aoste n° 7/75 du 31.07.1975 Les manuscrits non publiés ne sont pas rendus Les opinions émises par les auteurs des articles n'engagent ni la rédaction du "Flambo" ni le C.T.V. Impression : Musumeci S.p.A. 97, Région Amérique -11020 Quart (Vallée d'Aoste) Tél. +39 0165 76 11 11 Avis aux destinataires du Lo Flambô-Le Flambeau fJ, FSC www.fsc.org MIXTE Papier issu de sources responsables FSC® C102788 Aux termes de la loi n° 196/2003 nous vous informons que vos données personnelles figurent clans la liste des adresses du Comité des Traditions Valclôtaines, titulaire du traitement y afférent, et que pour exercer le droit que vous avez de les modifier, de les actualiser ou de les supprimer vous pouvez nous adresser à tout moment un courrier postal à l'adresse suivante Comité des Traditions Valdôtaines - 3, rue jean-Baptiste de Tillier - 111 OO, Aoste. B
/ EDITORIAL Chère Sociétaire, Cher Sociétaire, ~ LE PRÉSIDENT DU C.T.V. J I écris cet éditorial presque à la veille de notre assemblée annuelle qui en ce 2023 reprend son calendrier habituel, le même jour du dîner de Mi-Carême, le rendez-vous qui permet de nous retrouver chaque an, pour échanger nos idées et vivre un moment de fête par lequel resserrer les liens d'amitié et de solidarité qui constituent l'héritage le meilleur de nos ancêtres. Tout en sachant que ce numéro de notre revue sera peut-être dans vos mains après notre assemblée, je tiens tout de même à souhaiter une belle participation à ceux et celles qui pourront être présents à ce moment fondamental de la vie de notre association et à exprimer tous mes souhaits afin que les absents puissent être présents l'année prochaine. Je suis convaincu qu'aujourd'hui plus qu'autrefois il est nécessaire de trouver des moments de rencontre et d'échange d'idées entre Valdôtains: la chronique de nos jours nous présente presque seulement des cas de déchirements et de querelles, très douloureux pour la communauté valdôtaine tout entière, qui ne peut se permettre des divisions pareilles dans un moment d'instabilité profonde à niveau italien et international. En effet, l'histoire nous a appris que la première réaction face à une période de troubles réside dans une concentration des pouvoirs et une réduction de la liberté individuelle, deux solutions porteuses seulement de problèmes encore plus graves. Je crois, donc, devoir fondamental du Comité des Traditions de contribuer par ses efforts à maintenir l'unité du peuple valdôtain grâce à l'emploi de nos langues historiques, instrument indispensable de communication entre les Valdôtains, et à la diffusion de la mémoire du passé, grâce aux bénévoles qui contribuent au " Flambeau " par leurs recherches dans les domaines de l'art, de l'histoire, de la littérature. À côté de ces deux piliers de la revue ne peuvent manquer le recueil des témoignages concernant les efforts que les artisans, les paysans et tous ceux qui aiment notre Pays conduisent aujourd'hui, afin de conserver et promouvoir, dans un monde qui change si rapidement, le paysage et les traditions qui font de la Vallée d'Aoste une individualité bien précise à l'intérieur des Alpes et du monde entier. Ainsi, je vous souhaite une bonne lecture, dans la conviction que chaque lecteur de notre revue contribue à préserver et diffuser la culture de la Vallée d'Aoste, élément indispensable pour la définition d'un peuple. Il
Prux PIERRE VIETI1 202 3 ~COMITÉ DE RÉDACTION L e 30 et 31 janvier écoulés a eu lieu la 102èmeédition de la Foire de Saint-Ours qui, fort heureusement, a pu ainsi reprendre ses droits après la période tourmentée de la pandémie. Ce fut, en effet, la foire de la renaissance et, comme d'habitude, une foule énorme s'est déversée dans les rues étroites du centre de la ville d'Aoste pour admirer les pièces exposées par les artisans valdôtains. Une délégation du Comité des Traditions Valdôtaines était également présent. C'était le jury nommé par le Conseil de Direction afin d'examiner les pièces des artisans qui ont adhéré au Prix Pierre Vietti. Le prix est décerné aux expositeurs qui présentent des objets se rapportant à la civilisation alpine et réalisés d'après la technique traditionnelle. Le thème choisi par le Conseil de Direction pour 2023 était consacré aux animaux sauvages de la Vallée d'Aoste et à leur protection, c'est-à-dire un thème intéressant et d'envergure. L'environnement valdôtain, de par sa morphologie, accueille, en effet, une faune tout à fait remarquable qui, aujourd'hui, est en grande partie objet de protection, afin d'en assurer la survie et la prospérité. Ces dernières années, d'autres espèces jadis disparues, comme le loup, ont nouvellement fait leur apparition, tandis que d'autres, telles que le gypaète, furent réintroduites par l'action scientifique. Depuis toujours, cette faune sauvage fait partie de nos légendes, de nos contes, de la vie au quotidien. L'artisan devait, donc, s'appuyant sur des sources historiques ou sur la littérature populaire, présenter une recherche pour expliquer son choix. Cette année le jury était formé du Président du C.T.V., Alessandro Celi, et de Mario Vietti, Frédéric Bondaz, Enrico Tognan et Jean-Victor Vauterin, tous conseillers du Comité. Le 30 janvier, de bonne heure, la commission a examiné, l'une après 11 autre, les œuvres des artisans afin de proclamer le vainqueur. Celui-ci fut finalement trouvé dans la personne de Romano Hugonin, natif de Verrayes, qui a su présenter une œuvre tout à fait originale et élégante à la fois. Une mention particulière fut adressée aussi à DoIl
menico Minniti, pour l'attention aux détails dans la réalisation du bas-relief reproduisant les oiseaux de nos montagnes et à Giorgio Broglio pour l'idée de regrouper dans une composition, unissant harmonie et apparente simplicité, les animaux de la Vallée d'Aoste, exprimant ainsi les merveilles de chez nous. Quant au vainqueur, Romano Hugonin a réussi, d'un côté, à associer des matériaux différents dans une composition équilibrée et fascinante par son symbolisme et, de l'autre, à mettre en valeur avec sensibilité le rapport mystérieux entre la lune et le loup qui est, par ailleurs, le véritable roi de nos montagnes. Romano Hugonin a expliqué, luimême dans sa recherche, les raisons qui sont à la base de l'œuvre présentée. Après avoir souligné qu'il est plus de vingt ans que le loup a fait son retour en Vallée d'Aoste et que, tout en étant un prédateur, il suscite encore de nos jours des réactions diverses parmi les êtres humains, il précise que les traces anciennes de sa présence chez nous sont très concrètes. Il n'est pas rare, en effet, d'apercevoir les débris des louvières, les anciennes trappes placées aux limites des forêts, près des alpages, pour capturer les loups. Ces louvières n'étaient rien d'autre que des trous d'une hauteur allant de 2 à 2,50 mètres camouflées par des branches et des feuilles. Une fois tombé là-dedans le loup ne pouvait plus s'en sortir. Le loup était, donc, un animal persécuté sans merci et cela pour la seule raison qu'il est un prédateur. Romano Hugonin raconte enfin qu'il a eu l'occasion, il y a quelques temps, de rencontrer un exemplaire de loup ; il était vraisemblablement, de par son allure et sa taille, un mâle. "Je n'ai pas eu peur ", raconte Hugonin " parce que je n'ai pas tout de suite pris en compte cette rencontre et, peut-être, la même chose a ressenti le loup. Nous nous sommes regardés quelques secondes, puis le loup s'est retourné et il est parti en toute tranquillité. C'est un animal qui me fascine et j'ai décidé de faire une petite œuvre qui représente une famille de loups, un peu stylisée, avec le mâle hurlant à la pleine lune, que j'ai réalisée en utilisant un énorme champignon desséché pris d'un tronc de sapin, un morceau de bois que j'ai trouvé le long d'un torrent et que le temps et l'eau ont usé en lui donnant un aspect particulier et, finalement, de la pierre tendre. J'ai pensé que le loup, hurlant, grogne la pleine lune parce qu'elle est trop lumineuse et, par conséquent, les autres animaux qui peuplent les forêts ne sortent pas de leurs terriers pour éviter d'être chassés et, par conséquent - c'est la leçon de cette histoire Il
- c'est le loup qui doit renoncer à son repas quotidien "· Le C.T.V. remercie tous les artisans qui ont pris la décision d'adhérer au prix Pierre Vietti pour 2023. Le rendez-vous est d'ores et déjà fixé pour l'année prochaine. Le Conseil de direction aura soin d'indiquer le thème général qui sera choisi. Romano Hugonin Minniti Domenico Broglio Giorgio Il
' A PROPOS DE DEUX MONUMENTS ~ Joseph-César PERRIN ans l'après-midi du dimanche 8 septembre 1872 la foule aos- D toise et un grand nombre de personnalités valdôtaines, françaises et italiennes envahirent la place Charles-Albert pour assister à l'inauguration du monument au docteur Laurent Cerise, érigé en l'honneur de ce Valdôtain, illustre homme de science. La statue, œuvre de l'artiste Albertoni, était placée au centre du côté nord de la place, à quelques mètres de distance des portiques de l'Hôtel de Ville. Posée sur un socle de 30 centimètres s'élevait une colonne de granit rougeâtre d'Arona (haute 1,70 m) portant sur la face antérieure l'inscription en lettres capitales " A / LAURENT CERISE / CŒUR D'OR / INTELLIGENCE D'ÉLITE / MDCCCLXXII ,, et sur le derrière les lieux et les dates de naissance et de mort. Au-dessus de la colonne s'érigeait la statue du docteur à grandeur d'homme. Le docteur Laurent Cerise Laurent était issu d'une famille originaire d'Allein, famille aisée car son père AntoineMichel était notaire et son oncle Guillaume, le très connu jacobin, devint général, fut anobli et Napoléon l'éleva au rang de baron de l'Empire. Il était né à Aoste le 20 février 1807 et après ses études au Collège d'Aoste il fréquenta l'Université de Turin où en 1828 il obtint la licence de médecin. Voulant perfectionner ses connaissances dans le domaine Portrait du docteur Laurent Cerise •
de la santé du corps et de l'esprit, il se transféra bientôt à Paris hôte de sa tante Whilemine Senff de Pilsach, veuve du général. Dans cette capitale il fréquenta l'École de Médecine, se lia avec des hommes de science et en 1834 il fut autorisé à exercer à Paris même sa profession. Son amour pour les sciences, son penchant pour la philosophie, l'observation de la nature le conduisirent bientôt vers une médecine nouvelle et Cerise peut très bien être défini le père de ce qu'on appelle aujourd'hui les " neurosciences "· En effet, le docteur comprit que la maladie n'était pas simplement un trouble physiologique, un phénomène dérivant de la nature, mais qu'elle venait aussi des affections émotives, de la psychologie, des sensations personnelles, de l'esprit, des facultés morales. Dès les premiers articles parus en 1835 sur la revue " L'Européen ", ses nouvelles théories médico-scientifiques firent brèche dans le monde de la médecine et Cerise fut vite reconnu et apprécié par ses confrères. Son philanthropisme, son amour pour les défavorisés, son dévouement pour les enfants abandonnés ressortent pleinement dans le livre Le médecin des salles d'asile, publié en 1836. Lorsque l'Académie de Médecine de Paris lança le prestigieux concours Civrieux, Cerise y participa en présentant son ouvrage Des fonctions et des maladies nerveuses du système nerveux dans leurs rapports avec l'éducation sociale et privée, morale et physique et il en fut le lauréat. L'activité de notre ancien émigré valdôtain pour diffuser ses idées et ses méthodes dans une médecine renouvelée fut fébrile et passionnée et assez rapidement un grand nombre de collègues le suivirent. Dans le but de divulguer l'étude de la psychologie, de la psychiatrie, des pathologies, des maladies nerveuses, des formes d'aliénations mentales, en collaboration avec une équipe d'éminents docteurs parisiens, Cerise fonda en 1843 une revue, les " Annales Médico-Psychologiques " ; puis il créa la Société Médico-Psychologique et en 1846 il fut parmi le groupe des fondateurs de l'Union Médicale. Les " Annales ", le " Journal des Débats ", " L'Européen ", "La Tribune", la" Revue des Deux Mondes ", ainsi que d'autres revues, accueillirent maints articles de ce chef de file d'une science médicale renouvelée dont, sur son exemple, les adeptes devinrent de plus en plus nombreux. Il
Laurent Cerise mourut à Paris le 6 octobre 1869 et la nouvelle parvint immédiatement chez nous remplissant " de deuil la ville et la Vallée d'Aoste " et dans la semaine même de son décès on constitua un comité pour le Monument à ériger au docteur L. Cerise, dans sa ville natale, dont le président fut le docteur Auguste Argentier1 puis l'avocat Jules Martinet. Pourquoi l'idée et la volonté de rappeler la figure de cet illustre compatriote furent si rapides ? D'autres personnalités avaient disparu en ces temps-là sans avoir cet honneur. Pourquoi a-t-on donc voulu cette célébration immédiate du personnage non pas par de simples écrits mais par l'érection d'un monument ? Deux éléments ont contribué à cela. D'abord la popularité, l'estime, la reconnaissance envers le docteur valdôtain s'étaient répandu dans toute la France et en Italie, ce qui faisait aussi la gloire de son pays natal. Puis, parce que Laurent Cerise avait rendu de bons services à la Vallée d'Aoste. Laurent avait épousé Marguerite-Pauline Aubert, sœur d'Édouard, l'auteur de La Vallée d'Aoste. C'est Cerise qui en 1851 conduisit son beau-frère à Aoste, visite qui enchanta Aubert qui voulut fixer ses impressions dans un opuscule, Quinze jours à Aoste, paru à Paris l'année suivante2 . Mais l'enchantement avait été tel qu'Aubert conçut un dessein de grande ampleur qui, grâce à l'aide fournie par les chanoines Jean-Antoine Gal et Georges Carrel avec lesquels il s'était lié d'amitié, déboucha dans le grand livre paru en 1860 à Paris et qui en illustrant, par l'écrit et par les gravures, les beautés naturelles, les monuments, les arts, la culture de notre région la fit découvrir au grand public français et devint le premier véritable moyen de propagande du Pays. Si cela a pu être fait c'est donc merci au docteur Cerise. Mais quoique éloigné de sa patrie natale le docteur Cerise fut aussi un ardent patriote valdôtain et un fervent défenseur de la personnalité ethnique de la Vallée d'Aoste et de son particularisme linguistique. Quant à ce dernier aspect, il suffit de rappeler la lettre que le docteur envoya de Paris au ministre Matteucci le Monument à M. le docteur Cerise," Feuille d'Aoste", n° 41, 13 octobre 1869, p. 3. 2 En 1857 Aubert publia l'étude Mosaïques de la Cathédrale d'Aoste parue dans le tome XVII des " Annales Archéologiques "· En 1862 paraîtront dans la " Revue archéologique de France " deux autres contributions de cet écrivain : Les voies romaines dans la Vallée d'Aoste et L'Empereur Honorius et le consul Anicius Probus. •
13 octobre 1862. Déjà avant l'unité italienne les gouvernements piémontais avaient engagé une guerre sournoise à l'enseignement en langue française et cela empira après la proclamation du Royaume d'Italie. En application de la loi Casati de 1859 le gouvernement italien avait proposé une modification radicale du Collège d'Aoste en le transformant en un simple gymnase de troisième classe où le français fut substitué tout court par la langue italienne. Cerise intervint auprès du ministre, son " cher ami ", en soutenant la réaction des Valdôtains car, lui dit-il, " la Vallée d'Aoste m'est chère par-dessus tout, par-dessus Paris lui-même que j'aime pourtant bien. [...]Il est donc bien naturel que ce qui touche ce pays me touche, et que ce qui est une douleur pour ses habitants soit une écorchure pour moi " Il posa donc à son ami le problème de la langue française qu'on avait voulu, affirme-t-il, " arracher de mon vieux pays comme on arrache un arbre, en le déracinant à coups de sape. Entre nous, c'est une tyrannie, d'autant plus odieuse qu'elle est inutile et impuissante, tout à la fois. À quoi bon, je te le demande, enlever à la pensée d'un petit peuple son seul et unique vêtement, la langue de ses ancêtres, la langue séculaire, et qui est la formule de ses idées ? Et puis, quand cela serait bon, pour ce pauvre petit peuple qui a su penser, parler et écrire en français pour l'unité italienne, qui pour elle a su payer et se battre en italien, en viendrait-on à bout sous la forme brutale d'un décret ou d'un arrêté ? ,,3 Se lançant contre l'uniformité linguistique et considérant que l'on ne peut apprendre quoi que ce soit sans le service de la langue maternelle, le docteur demandait l'intervention du ministre afin que le cours du lycée ne soit pas éliminé et que l'on y place des professeurs sachant manier convenablement le français et qu'il se servent de cette langue " comme instrument des études classiques "· Dans ce but il lui suggérait de confier le Collège aux Barnabites et son conseil fut accueilli : un décret 3 La lettre a été reproduite, entre autres, in LIN CoLLIARD, La culture valdôtaine au cours des siècles, Aoste, Imprimerie Itla, 1976, p. 321-322.
du 30 octobre suivant rendait justice aux Valdôtains. On avait gagné la bataille mais on perdra la guerre car petit à petit l'italien remplacera la langue culturelle ancestrale. Cerise fut homme de science, mais aussi poète à ses heures et dans ses vers il n'oubliait pas de rappeler souvent sa patrie natale par des vers tels que ceux-ci : "Il m'est si doux, loin des chères campagnes Où s'écoulèrent mes beaux jours, D'entendre un son qui part de ces montagnes Auxquelles je rêve toujours ! " L'inauguration du monument En relatant le déroulement de la cérémonie rehaussée par la musique de la société philarmonique de la Ville et à laquelle assistaient le fils du docteur, âgé de vingt-cinq ans, et le frère de soixante-dix ans, venus expressément de Paris, le journaliste anonyme écrivait entre autres : " Sur le chapiteau de cette colonne est posée la statue, de grandeur naturelle, en marbre blanc de Carrare. C'est cette même tête chauve, c'est ce même front large, qui commandaient la sympathie, et qui imprimaient à sa figure le cachet du génie. Un sourire de bonté semble encore déborder de ses livres. Sa main gauche repose dans le jabot du pantalon. Son bras droit s'appuye sur trois livres posés sur un guéridon, et cette main tient un autre livre que l'index entr'ouvre "4 . De même, " L'Écho ,, souligna que " Un long frémissement vint dire à la foule entière que Cerise n'est pas mort. Non, il n'est pas mort : il est là qui revit tout entier sous le marbre. Oui, c'est toi Cerise, c'est ton âme, c'est ta vie, c'est ton cœur qui vivent sous le ciseau de l'artiste! ... 4 Inauguration du monument Cerise," Feuille d'Aoste", n° 37, 11septembre1872, p. 2. m
C'est bien là ce front large qui réfléchit la pensée comme l'éclair, ce sont bien là ces grands yeux ouverts à la lumière et qui semblent dérober le feu du ciel, c'est bien ta bouche qui nous envoie encore au-delà de la tombe ce noble et gracieux sourire qui a relevé tant de cœurs abattus et disputé plus d'une fois à la mort ses victimes. Oui, Cerise, c'est bien toi dont la résurrection incarnée sous le ciseau de l'artiste fait jaillir les larmes de ton pieux fils, de ton frère, de tes amis présents à cette touchante cérémonie ! ,,s. L'inauguration du monument - dont les frais avaient pu être soutenus grâce à l'argent que le comité promoteur avait recueilli en Vallée d'Aoste et à Paris - survint le 8 septembre 1872, à seuls trois ans de la mort du docteur. C'est la marque de la haute considération que Laurent Cerise avait acquise tant dans la région qui lui avait donné le jour que dans la capitale française. Lors de l'inauguration, l'avocat Jules Martinet, syndic d'Aoste et président du comité pour l'érection du monument, prononça un long discours où il élogia " ce mélange des qualités du cœur et des facultés de l'esprit " du médecin-philosophe et retraça les traits saillants de sa vie. " Nos cœurs n'avaient pas besoin, pour conserver cette image, qu'elle fut gravée sur ce marbre; mais il fallait que le marbre la transmît aux générations futures, comme un enseignement et un exemple de travail et de vertu", conclut-il6 • La gloire est souvent éphémère et cinquante ans plus tard la statue de Cerise sera transportée ailleurs pour laisser la place au monument pour les soldats morts au cours de la Grande Guerre, Le monument aux soldats valdôtains La guerre de 1915-1918 avait laissé une plaie profonde dans l'âme des Valdôtains car presque toutes les familles pleuraient un de leurs fils, sacrifié sur le front pour un conflit qu'elles n'avaient pas voulu et dont ne comprenaient pas les raisons. La 5 Laurent Cerise, "L'Écho de la Vallée d'Aoste", n° 37, 13 septembre 1872. 6 À propos du Monument Cerise, " La Vallée d'Aoste", n° 209, 8 novembre 1924, p. 4. m
Vallée d'Aoste, en proportion de ses habitants, fut avec la Sardaigne la région la plus frappée : 1 557 morts dans les combats ou dans les hôpitaux à cause des graves blessures reçues, 850 prisonniers de guerre, 3 600 militaires blessés et un nombre non précisé de mutilés, d'estropiés, d'invalides permanents. À côté du ressentiment des parents pour ces pertes, s'élevèrent aussitôt un sentiment général de gratitude pour les soldats qui ne virent pas le retour à leur foyer et le désir de les rappeler par quelque chose de tangible : une plaque avec leurs noms, une stèle, un monument à hausser dans toutes les communes. Celles-ci répondirent à ce désir avec ferveur et au bout de quelques années firent élever un monument à leurs soldats morts en guerre. Aoste ne pouvait pas manquer à cette évocation, mais ses administrateurs allèrent au-delà : la Ville ne devait pas honorer ses seuls militaires morts sur le front, mais rappeler tous les soldats valdôtains. Dans ce but, le 21 novembre 1918, JeanJoconde Stévenin, faisant fonction de syndic7 , et le professeur Louis Frutaz lancèrent un appel à toutes les communes et à tous les citoyens pour une souscription destinée à l'érection d'un monument au Soldat Valdôtain8 . Malgré la bonne volonté, l'initiative du Comité provisoire traîna car il avait " jugé à propos d'attendre une période de calme, et de ne pas détourner la bienfaisance de besoins plus urgents ,,, celle aux orphelins de la guerre. Le 15 octobre 1921 eut lieu à l'Hôtel de Ville une réunion pour relancer le projet et on nomma un Comité d'honneur, un Comité effectif et une Junte exécutive. Par un article en italien, signé Il Teschio della morte, le " Mont-Blanc ,, se lança farouchement contre le Comité, formé essentiellement de membres du Parti Populaire Italien, car on aurait déjà décidé de placer le monument au jardin public vers la tour du Pailleron, zone inopportune, et il annonçait que les signataires, certainement un 7 Depuis le début du mois de juillet 1914 le syndic d'Aoste était le docteur Désiré Norat mais celui-ci au mois de juin 1917 fut appelé au front d'où il ne fera retour qu'à la fin de juin 1919. Pendant son absence c'est Jean-Joconde Stévenin, assesseur à !'Instruction Publique, qui le substitua. 8 Pour un Monument aux Soldats Valdôtains, " Le Pays d'Aoste ", n° 49, 6 décembre 1918, p. 1. L'appel eut une immédiate adhésion de la part de la Société du Tir à la Cible et du Comité d'assistance civile d'Aoste. m
groupe de fascistes, auraient fait l'impossible pour l'ériger sur la place Charles-Albert9 . La semaine suivante le journal fondé par Jean-Joconde Stévenin repoussait cette nouvelle: le Comité n'avait encore rien décidé à l'égard de l'emplacement du monumentto. Cependant, le 20 novembre suivant, convoqué par le commissaire préfectoral Trinchero, un nouveau Comité composé d'une quarantaine de personnes se réunit et prit la décision de placer le monument à l'endroit même où s'élevait celui de Cerise qui serait transporté au jardin public. L'exécution du monument fut confiée au sculpteur Pietro Canonica, de Turin, et de nouveaux appels pour la souscription furent lancés car, même si les offrandes arrivaient avec régularité, la somme recueillie était insuffisante à couvrir tous les frais ; au mois de novembre 1923 les donations montaient à environ 50 000 lires, mais on était loin de la somme nécessaire: 120 000 lires pour le monument et 6 000 pour son transport à Aoste. On poursuivit dans la récolte des fonds et, une année plus tard, on put inaugurer le monument: évidemment sur la place CharlesAlbert, en détrônant la statue du docteur Cerise. Le déplacement du monument à Laurent Cerise Les personnes qui passent par la rue César Ollietti et regardent vers le jardin public sont frappées par la présence d'une statue en marbre blanc d'un homme aux traits sympathiques : il s'agit bel et bien du docteur Cerise. Le passant se demandera pour quelle raison il est là, alors que son monument avait été dressé sur la place Charles-Albert, l'actuelle place Émile Chanoux ! La cause de ce déplacement est simple : il a dû laisser la place à un autre mémorial, celui aux soldats valdôtains morts au cours de la grande guerre de 1915-1918. La nouvelle que le nouveau comité pour le monument au Soldat Valdôtain avait pris la décision d'éloigner de la place Charles-Albert la statue du docteur Cerise se répandit rapide9 Metodi ed usanze di spadroneggiamenti Aostani, " Le Mont-Blanc ", n° 42, 21 octobre 1921, p. !. 10 Aoste. La fête du 4 novembre, " Le Pays d'Aoste", n° 43, 28 octobre 1921, p. !. m
ment et voulant peut-être anticiper de possibles critiques on se hâta à dire que " il n'y a dans ce déplacement aucun acte qui puisse porter une atteinte à la mémoire vénérée du docteur Cerise, mais simplement la nécessité de donner la place d'honneur aux enfants de notre Vallée qui sont morts pour la Patrie n 11 . L'opinion à cet égard varia selon la tendance des journaux locaux, voire dans le temps. " La Vallée d'Aoste" qui en décembre 1923 déclarait que, placée au jardin public près du monument au Roi Chasseur, la statue de Cerise ne pouvait avoir de ce fait " qu'un reflet auguste de plus ,, 12 , au mois d'août de l'année suivante affirma que le déplacement " nous "fait drôle" " car le docteur avait "mérité sa statue comme représentant de l'émigration valdôtaine, il symbolisait là les fils du terroir qui s'en vont, qui ont eu de la chance et qui honorent le pays ,, 13 _ À ce premier cri fit écho, en août 1924, de façon bien plus marquée une lettre d'un anonyme qui se signa" Un ex-soldat valdôtain" et qui critiqua fortement l'idée du déplacement. Cela était un manque de respect, pensait-il, envers la mémoire d'un homme qui avait illustré la Vallée, qui était la gloire la plus haute du corps médical, un grand savant qui avait rendu beaucoup de services au Pays et à ses administrateurs. Pour sortir de l'impasse il lançait donc une solution de compromis : déplacer simplement de quelques mètres la statue de Cerise pour la replacer en face du bureau de la poste ; ainsi on aurait eu sur la place les deux monuments. " Vous aurez par-là les égards voulus que réclame ce Grand Valdôtain que nos pères ont honoré selon son mérite et vous le laisserez continuer à séjourner en paix au sein du cadre et du décor grave et austère qu'ils ont voulu lui donner" écrivait-il en espérant que les médecins valdôtains élèvent leur voix contre celle qu'il jugeait être une profanation " de son représentant le plus savant et le plus distingué à travers les siècles ,, 14 • 11 Pour le monument au Soldat Valdôtain, " La Doire Balthée ", n° 47, 23 novembre 1923, p.2. 12 Une réunion pour le monument," La Vallée d'Aoste", n°166, 15 décembre 1923, p. 4. 13 Nos échos, "La Vallée d'Aoste'" n° 199, 2 août 1924, p. 1. 14 À propos du monument Cerise, "Le Duché d'Aoste'" n° 33, 13 août 1924, p. 2. m
L'endroit choisi, ou imposé par le commissaire Giuseppe Cajo, fut le côté nord de jardin public, endroit qui ne plaisait pas aux médecins de la Ville qui, le 20 septembre, envoyèrent au commissaire Trinchero une lettre par laquelle ils lui demandaient de placer la statue à l'entrée sud-ouest du jardin, là où elle se trouve effectivement aujourd'hui15 . Aussi le journal "La Doire Balthée" annonçait l'imminent transfert au jardin public ce qui n'était pas un manque de respect envers le docteur Cerise, " illustre valdôtain qui a pourtant droit à notre reconnaissance", écrivaitil, mais une nécessité de donner une place d'honneur aux combattants décédés qui ont combattu" plus que certains messieurs de Rome qui voulaient italiannizzare la Valle d'Aosta » 16 . Vers la fin de septembre de cette même année on voyait le monument entouré " d'échafaudages menaçants ,, dressés pour le transport au jardin public que le " Pays d'Aoste ,, définissait un " désert public ,, où la statue aurait été la proie des gamineries des enfants17 . De même le " Duché ,, regrettait ce qu'il appelait l'ostracisme des temps, oublieux de toute reconnaissance, et il louait l'intervention du corps médical d'Aoste qui avait servi à choisir un endroit meilleur18 • Par une lettre envoyée au " Pays d'Aoste ,,, un lecteur anonyme, en regrettant le déplacement vers les murs romains, voyait en cet acte le renoncement aux traditions, à la langue française, au combat pour le régionalisme dont la statue était un symbole et" l'affaissement de notre esprit de race, les abdications de certains Valdôtains ,, 19 . Le journal " Le Mont-Blanc " n'en a guère parlé ; toutefois, il publia une lettre de Claude Teppex contre 15 Les médecins de la Ville et le monument Cerise, " La Patrie Valdôtaine ", n° 27, 15 septembre 1924, p. 4. Aussi le docteur Marguerettaz considérait qu'il n'était pas convenable de placer la statue au côté nord du jardin car elle aurait été cachée par les arbres " qui en font une promenade ombragée et un lieu de délassement pour l'enfance et la jeunesse " et il conseillait de la placer au sud car le monument devait être bien exposé " aux regards du public, consacrant le souvenir d'une célébrité qui est une des gloires de notre pays au double point de vue scientifique et humanitaire "· Monument Cerise, " La Doire Balthée ", n° 39, 26 septembre 1924, p. 2. 16 Un monument qui change de place, " La Doire Balthée ", n° 30, 25 juillet 1924, p. 3. 17 Le Monument Cerise, " Le Pays d'Aoste", n° 40, 3 octobre 1924, p. 3. 18 Pour le monument Cerise, " Le Duché d'Aoste ", n° 40, l " octobre 1924, p. 2. 19 Le Monument Cerise au iardin public," Le Pays d'Aoste", n° 41, 10 octobre 1924, p. 3. Ill
le déplacement de la statue qu'il considérait une injure contre l'illustre patriote20 . Mais la décision avait été prise et rien ne valut pour empêcher le déplacement. « En regardant, l'autre soir, à travers les premières brumes de l'automne, le posthume convoi du docteur Laurent Cerise, j'ai pensé qu'il y a dans la destinée de toutes les choses une soudaineté étrange"· C'est ainsi que le 5 novembre Rodolphe Coquillard commença son long article, mélancolique et amer, rappelant le déplacement du monument du docteur qui aux lauriers de la gloire et des honneurs avait préféré « la bénédiction des pauvres ". Tissant les éloges de Cerise, Coquillard rappela la vision familière de sa statue, les sensations qu'elle inspirait, le besoin qu'on sentait de lui parler dans les moments de difficulté, le rappel des vieux temps. Mais Cerise, écrit-il, ne sera pas oublié par ceux qui ont l'orgueil de se dire encore montagnards et " ont la force de défendre leurs droits ; les Valdôtains qui sont fiers de notre histoire, qui parlent notre langue, qui chérissent et conservent nos vieux usages et nos anciennes coutumes "· Ce déplacement semble marquer la fin d'une ère et le début d'une mauvaise époque que le fascisme a déjà commencé à annoncer par ses méfaits contre la personnalité valdôtaine ; mais il semble aussi manifester les espoirs de l'avenir par la résistance : " Et si quelqu'un, dans un moment d'incertitude et d'amertume, vous dit que la superbe chaîne qui rattache nos bonnes traditions semble se rompre et que notre patrimoine intellectuel et moral n'est plus qu'une pensée, rejetez cette faiblesse. Dites plutôt qu'il y a encore des âmes jeunes mais tenaces, qui ne se plient point à la tourmente, dites avec certitude qu'il y a encore de ces valdôtains de vieille souche, sans peur et sans reproche, qui luttent pour nos sentiments de régionalisme et aiment la justice et respectent les lois, qui adorent le Seigneur et servent dévotement la patrie. Dites bien fort qu'ils aiment la langue française... ,, 21 . 20 À propos d'un monument, " Le Mont-Blanc .., n° 42, 17 octobre 1924, p. 1. 21 RODOLPHE COQUILLARD, Mélancolies d'un passant, " La Vallée d'Aoste .., n° 213, 8 novembre 1924, p. 2. Le déplacement du monument donna l'occasion au journal " Le Pays d'Aoste " de republier une partie de l'éloge funèbre tenu par le Père Laurent le 25 novembre 1869, partie concernant les convictions religieuses du docteur Cerise. Le Docteur Cerise homme de religion et de foi, " Le Pays d'Aoste .., n° 45, p. 3. Il
La résistance ne tardera pas à se manifester. Rodolphe Coquillard fut, lui-même, l'un des membres fondateurs de la [eune Vallée d'Aoste, l'association régionaliste et fédéraliste qui essaya de défendre la culture, la langue, les traditions du peuple valdôtain. Mais on était désormais sous la botte de la dictature fasciste. Les polémiques pour le monument au Soldat Valdôtain L'inauguration du monument aux morts en guerre a été l'objet de fortes polémiques tout au long de l'été et de l'automne 1924. Dès le premier moment de la manifestation de volonté d'ériger ce monument on avait envisagé de l'intituler " Au Soldat Valdôtain ,, car il devait représenter tous les Valdôtains qui s'étaient sacrifiés non pas sur les seuls fronts nord-orientaux de l'Italie mais au cours de toutes les guerres. On était alors dans une période où l'emploi de la langue française, quoique déjà combattue par le pouvoir central, était encore tolérée. Mais la création du monument avait traîné en longueur d'années et, entretemps, le climat politique avait fortement changé et non pas en mieux ! Les agressions chemises noires, la marche sur Rome, la faiblesse du roi avaient donné le pouvoir aux fascistes et porté Mussolini à la présidence du Conseil des ministres. La lutte contre les particularismes régionaux et pour la Vallée d'Aoste notamment contre ce qui la distinguait le plus, c'est-à-dire la langue française, ne pouvait qu'empirer. Aussi, une inscription en français sur le monument dérangeait les esprits nationalistes et les autorités fascistes. Le Comité pour l'érection du monument avait été convoquée le 13 août 1924 à l'Hôtel de Ville. Un compte rendu de la réunion22 nous renseigne que le commissaire Trinchero avait annoncé que sur l'invitation de l'avocat Chabloz on avait fait préparer par un professeur de Turin une inscription en vers latin, que dans une réunion précédente Chabloz avait proposé qu'on limite l'épigraphe aux seules deux dates 1915 et 1918 mais 22 Réunion du Comité pour l'érection du Monument au Soldat Valdôtain, " La Patrie Valdôtaine ", n° 22, 21 août 1924, p. 3. m
qu'une autre proposition avait été faite pour rappeler la valeur de nos soldats : Au Soldat Valdôtain. Le colonel Cajo demanda que cette inscription soit en langue italienne. Face à sa requête, Laurent Réan, Désiré Norat, Louis Frutaz et Jules Brocherel repoussèrent cette proposition en exposant les raisons pour lesquelles l'inscription devait être en langue française. Chabloz ayant demandé que sa proposition soit mise au vote, celle-ci fut acceptée par la grande majorité des présents23 à l'exception des quatre membres susdits. C'est l'hebdomadaire" Le Pays d'Aoste,, qui lança l'alarme. En parlant de la réunion le journal catholique fournit les échos des discussions qui s'y étaient tenues. Le choix de la place Charles-Albert et le modèle confié au sculpteur Canonica étaient désormais acceptés par tous les membres du Comité, mais ce n'était pas pareil pour l'inscription car on avait soulevé la question : devait-elle être en français ou en italien ? Voire en latin puisque quelqu'un avait fait préparer un texte en cette langue et proposé d'y ajouter les seules deux dates du début et de la fin du conflit mondial, proposition que la majorité des membres, à l'exception de quatre, accepta. Le commentaire ne pouvait qu'être négatif: c'était un expédient ridicule et un esprit mesquin et quelque chose d'incompréhensible et de blessant que d'exclure la langue française d'un monument qui voulait glorifier nos soldats. " N'eût ce pas [été] élémentaire de faire graver sur le bronze ou le marbre du Souvenir ces simples mots : Au Soldat Valdôtain ? C'est sous ce titre que le Municipe d'Aoste et le Conseil ont lancé l'appel à toute la Vallée ; c'est sous ce titre que l'initiative a été présentée à S. Altesse le Duc d'Aoste et à d'autres personnages et en a reçu la haute approbation ; c'est pour honorer le Soldat Valdôtain de tous les âges, pour célébrer les gloires militaires valdôtaines présentes et passées que l'on avait souscrit. L'exclusivisme qui a présidé à la constitution du nouveau Comité, la monopolisation que l'on veut faire d'une œuvre Valdôtaine 23 Les favorables furent Chabloz, Cajo, Caramellino, Ottoz, Cavallero, A. Marcoz, L. Marcoz, Pareyson, Pozzo, Pessein, Vietti, Rusconi, Vigliardi et Guerraz. m
sont un non-sens, alors que les sacrifices pour la Patrie ont été faits par tous » 24 . Quelques temps plus tard25 , en donnant aux émigrés la nouvelle du déplacement du monument à Cerise et de l'ostracisme au français pour celui aux soldats, c'est un ancien combattant qui s'adressa aux émigrés. Ceux-ci, dit-il, vont s'étonner du fait que l'exclusion du français ait été voulue par des Valdôtains car la glorification de nos héros ne pouvait se faire que dans cette langue pour un petit peuple qui est en train de défendre avec acharnement les débris de son parler ancestral contre des adversaires tout puissants. Après avoir cité une partie du compte rendu de la réunion du 13 août, l'ancien militaire affirma que le choix des deux dates était une trouvaille qui pouvait réjouir certaines personnes ; mais quelle pourra être la réponse de ceux qui défendent " si bien l'honneur et les traditions de notre chère petite patrie " ? Les réponses ne manquèrent pas . Les lieutenants Mario Brivio, d'Aoste, et Joseph Ferrein, de Pré-Saint-Didier, intervinrent par une lettre au " Pays d'Aoste " en lançant un fort appel afin qu'en souvenir des compagnons disparus l'inscription soit dans la langue de leurs aïeux et cela " Pour nos traditions ! Pour notre maman qui, en français nous a appris les premières prières ! Pour tout ce qui nous est cher dans notre belle Vallée ! Nous espérons, nous croyons, nous sommes sûrs que l'inscription au monument au soldat valdôtain [...]sera gravée dans notre langue maternelle. En français notre chanson "Montagnes Valdôtaines Vous êtes mes amours !. .. " En français nos prières ! En français furent nos adieux quand nous partîmes pour la grande guerre ! En français notre souvenir à ceux qui tombèrent ! n 26 Dans ce même numéro du journal, le docteur Anselme Réan, président de la " Ligue Valdôtaine ", née pour la défense du fran24 Monument au Soldat Valdôtain, "Le Pays d'Aoste ", n° 34, 22 aoüt 1924, p. 2. 25 Quelques remarques, "La Vallée d'Aoste", n° 206, 20 septembre 1924, p. 1. 26 À propos du Monumenta au "soldat valdôtain ", " Le Pays d'Aoste ", n° 41, 10 octobre 1924, p. 2. m
çais en Vallée d'Aoste, exprima le sentiment de son association qui ne pouvait que regretter l'absence du français et il exprima le souhait qu'une prochaine administration communale, " après le moment exceptionnel de cette période de transition ,,, sache remédier à l'acte regrettable accompli et faire graver sous les deux dates " une inscription en langue française qui réponde au véritable sentiment valdôtain ,, 27 _ Le 13 octobre la Ligue Valdôtaine, vota un ordre du jour qui, après une série de considérations, soutenait la nécessité indérogeable d'une inscription en langue française et, à cet effet, elle lança une pétition qui recueillit des centaines de signatures28 . Le " Pays d'Aoste ,, revint sur le problème le 24 octobre suivant en rappelant que le monument avait été voulu initialement pour consacrer " la figure légendaire du "Soldat Valdôtain" " de toutes les époques, raison pour laquelle on avait appelé toutes les communes à concourir, et que par conséquent la dédicace devait être " en la langue maternelle ,, 29 _ Et la semaine suivante il dédia une page entière à ce sujet en publiant un long article de Paul Farinet qui rappelait une série d'événements où le soldat valdôtain s'était rempli de gloire et que c'était à tous ces soldats, à ceux de toutes les époques, que le monument devait être élevé en souhaitant qu'on inscrive sur le fronton " A la gloire du Soldat Valdôtain ,,3o L'inauguration du monument au Soldat Valdôtain Aux critiques qui avaient précédé l'inauguration du monument il faut ajouter une dernière, celle du jeune Émile Chanoux : ce fut l'attaque la plus dure! Cet étudiant de dix-huit ans n'eut pas peur de dénoncer publiquement ceux" qui ont eu la lâcheté de renon27 Le docteur proposa ce texte: " Au soldat valdôtain / pour le nouveau triomphe dans la grande guerre / de sa fidélité millénaire / à la Maison de Savoie / image vivante de l'idéal patriotique. " 28 Pour une inscription sur le Monument au Soldat Valdôtain , "Le Pays d'Aoste .., n° 44, 30 novembre 1924, p. 3. 29 Monument Cerise," Le Pays d'Aoste", n° 43, 24 octobre 1924, p. 3. 30 Pour la glorification du "Soldat Valdôtain", "Le Pays d'Aoste", n° 44, 30 octobre 1924, p. 2. m
cer au français pour ne pas heurter le "ras" d'Aoste, M. Caio" et il sentit le besoin de leur dire ce qu'il pensait. Ces hommes avaient renoncé à leur liberté pour obtenir un " cadreghino " au conseil communal, ils s'étaient courbés aux vainqueurs du moment (les fascistes) et traîné dans la boue leur passé et leur nom de Valdôtains. Il fallait donc faire connaître les noms de ces traîtres : " Ce Chabloz, avocat, commandeur, etc. qui a oublié qu'il n'y a pas longtemps il a parlé du pays natal en français, dans des termes émouvants; ce Caramellino, dont je respecte la dignité de prêtre et de chanoine, mais dont je dis clairement que je méprise la personne; cet Ottoz, ces deux Marcoz, ce Pareyson, ce Guerraz, ce Pessein, qui ont oublié que leur nom était français, que leur famille était valdôtaine, qu'ils parlent en partie le français chez eux ; ces Vietti, Rusconi, Vigliardi, Valdôtains d'adoption et même de naissance, et surtout ce Guillaume Pozzo, roseau qui se plie à tout vent, hier populaire, aujourd'hui fasciste, hier secrétaire de la Ligue, aujourd'hui renégat du français, digne fils de l'éternel "Girella". ,,31 Certes, au jeune Émile le courage ne manquait pas ! Toutefois, le climat de dissensions s'estompa à la veille de l'inauguration du monument quand on apprit que, grâce aux fortes polémiques lancées contre l'absence d'une inscription en langue française par les défenseurs de notre patrimoine linguistique, le souhait de l'avocat Farinet serait exaucé. Le 21 octobre le Comité promoteur rendit public le calendrier de l'inauguration, évidemment concordé avec les autorités de la Ville, de Turin et de Rome. Elle eut lieu dans la matinée du 30 novembre mais avait été précédée, le samedi 29, par une manifestation sur la place Charles-Albert, grouillante de monde. Ici, au soir, le palais de l'Hôtel de Ville fut illuminé par des milliers de lampes placées autour de l'écusson du fronton, des fenêtres, des balcons et sur les colonnades - et il en était de même pour les rues aux alentours - tandis que le corps philannonique d'Aoste donnait son concert en parcourant les rues. 31 CHAN. E., Deux mots," La Vallée d'Aoste'" n° 2.08, 4 octobre 192.4, p. 1. Maintenant in Émile CHANOUX, Écrits, Institut Historique de la Résistance en Vallée d'Aoste, Imprimerie Valdôtaine, 1994, p. 476-477.
Le dimanche ce fut l'apothéose en la présence d'Emmanuel-Philibert de Savoie, duc d'Aoste, arrivé sur le train spécial qu'on avait prévu pour l'inauguration. Près du monument on avait dressé deux extrades : à l'ouest la royale où prirent place le duc, l'évêque d'Aoste et les hautes personnalités ; à l'est la seconde pour les autres autorités civiles et militaires. Les discours fusionnèrent : après la bénédiction du monument donnée par Mgr Calabrese et ses mots de salutation aux autorités, ce fut l'avocat Chabloz qui tint le discours officiel suivi par d'autres orateurs. Après celle du monument, le duc et les autorités se rendirent sous les portiques où l'on procéda à la bénédiction des deux plaques en bronze - celle reportant le nom des soldats aostois morts pendant la guerre et l'autre avec la motivation de la médaille d'or décernée au Bataillon d'Aoste - qui avaient été voulues par la municipalité de la Ville. À la fin des cérémonies, terminées vers midi et demi, ce fut le moment des banquets: le duc et une cinquantaine d'invités spéciaux à l'Hôtel Couronne, plus de 300 convives au Salon Saint-Louis. Les six journaux locaux ne manquèrent pas de dédier des pages entières à cet événement, auxquelles je renvoie le lecteur désireux d'en savoir davantage32 . Si d'après eux, la manifestation se déroula dans la joie générale la plus grande satisfaction fut pour la poignée d'irréductibles Valdôtains qui avaient lutté pour que les soldats tombés en guerre soient honorés dans leur langue. En effet, sous leur pression, le Comité capitula et il fit inscrire sur le flanc ouest du monument l'épigraphe A la gloire du Soldat Valdôtain La persévérance porte toujours de bons fruits ! * * * 32 Voici les articles principaux. La glorification du Soldat Valdôtain, " Le Duché d'Aoste ", n° 49, 3 décembre 1924, p. 1 et 2; L'apothéose de l'héroïsme valdôtain, " La Doire Balthée ", n° 49, 5 décembre 1924, p. 1-3; " Le Mont-Blanc ", L'hom m age de la Vallée d'Aoste au Soldat Valdôtain, n° 49, 5 décembre 1924, p. 1 ; La glorification du Soldat Valdôtain, " La Patrie Valdôtaine ", n° 37, 4 décembre 1924, p. 1 et L'Inauguration du Monument au Soldat Valdôtain, p. 2 et 3 ; L'Âme Valdôtaine, " La Patrie Valdôtaine ", n° 38, 11 décembre 1924, p. 1 ; La Fête de l'inauguration du Monument d'Aoste, " Le Pays d'Aoste", n° 49, 5 décembre 1924, p. 1-3; La grandiose et solennelle inauguration du Monument à Aoste, " La Vallée d'Aoste ", n° 217 6 décembre 1924, p. 1 et 2 et n° 218, 11 décembre 1923, p. 2. m
En terminant l'article rappelé ci-dessus, Chanoux écrivait : " Vous inaugurerez "votre" monument avec peut-être beaucoup de cancan. Mais le peuple valdôtain sera ailleurs. Il frémira en silence. Et quand la liberté lui sera rendue, il saura faire son devoir. Soyez-en-sûr. ". Les Valdôtains surent reconquérir la liberté par la lutte armée sur nos montagnes, redonner de la dignité à la langue française par le Statut Spécial et pendant plusieurs années après la Libération lui redonner de la vie. Et aujourd'hui ? Sommes-nous devenus nous aussi des renégats du français ? 1924: l'Hôtel de Ville illuminé, le soir du 29 novembre 1924: Mgr Calabrese bénit le monument à la présence du duc d'Aoste m
m 1924: le monument au docteur Cerise sur la place Charles-Albert 1924: le monument au docteur Cerise déplacé au jardin public 1924 :le monument au Soldat Valdôtain le jour de son inauguration
/ UNE HISTOIRE D'ÉMIGRATION : EMILE BRON (( L1 AMÉRICAIN )) * LA RÉDACTION L / histoire des États-Unis fut caractérisée au XIXe, entre autres phénomènes spécifiques, par deux ruées vers l'or. La première, qui se réalisa dans une période d'environ huit ans, de 1848 à 1856, attira en Californie plus de 300.000 aventuriers, nord-américains et étrangers provenant d'Amérique latine, d'Europe, d'Australie et d'Asie, par suite de la découverte d'or à Sutter's Mill, à l'est de Sacramento. Les conséquences de cette immigration transformèrent profondément la Californie, qui se constitua en État fédéré en 1850 et San Francisco, jusqu'alors petit hameau constitué de tentes, se développa en véritable ville sous la pression de la croissance démographique ; mais de nombreux Nord-Amérindiens furent exterminés et chassés de leurs terres à cause d'un programme génocidaire qui emporta des milliers de vies. Une seconde ruée vers l'or, qui attira environ 100.000 prospecteurs, se déclencha entre 1896 et 1899 vers le Klondike, dans le territoire canadien du Yukon, à l'extrême Nord du continent américain. Parmi les milliers d'aventuriers qui participèrent à ces deux campagnes de recherches souvent infructueuses il y eut certainement plusieurs Valdôtains. Le journal " Le Mont-Blanc " du 20 juillet 1923 nous a transmis le souvenir de l'un d'eux, Émile Bron, par la publication d'une nécrologie à l'occasion de sa mort. Né au sein d'une vieille famille de Courmayeur, il avait deux frères restés au pays : le capitaine chevalier David Bron et Louis Bron. " Doué de talent, de courage, d'esprit d'aventure, écrit le rédacteur de la commémoration, il partit pour l'Amérique tout
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