ad LE FLAMBEAU Revue du Comité des Traditions Valdôtaines - O.n.1.u.s. "Maneat domus donec formica aequora bibat et !enta testudo totum perambulet orbem" (graffiti du château de Pénis) Alessandro Celi Éditorial La Rédaction Un patrimoine immatériel précieux : la langue française La Rédaction Dans ce numéro 3 4 Le site archéologique de Saint-Martin-de-Corléans. Un musée rénové 33 Joseph-Gabriel Rivolin xrème siècle : deux crises globales et deux sources iconographiques 39 Jean-Victor Vauterin Le Château d'Introd et ses alentours 50 Jean-Victor Vauterin Châtel-Argent et l'ancienne église de Villeneuve 70 Joseph-Gabriel Rivolin La décoration héraldique de la façade du palais épiscopal d'Aoste 85 Raul Dai Tio Grotesques : un terme, ses origines 93 Patrik Perret Deux peintures de Carlo Feller à Arnad 122 Patrik Perret Le peintre Pietro Silvestro à Roisan 126 Jean Louis Crestani Aoste et l'architecture de la première moitié du XXème siècle 133 Joseph-Gabriel Rivolin Un patrimoine architectural méconnu 136 Anne Friang Gabriel Loppé, artiste-peintre et alpiniste 149 La Rédaction Les montagnes, premier patrimoine de la Vallée d'Aoste 158
70" année -n° 263 4/2023 LE FLAMBEAU Rédaction et Administration COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES 3, rue de Tillier - 111 OO Aoste Tél. +39 0165 36 10 89 (comitedestraditions@gmail.com) (ouvert le mardi de JOh à 1Jh30; le samedi de !Oh à llh) DIRECTEUR RESPONSABLE joseph-Gabriel Rivolin COMITÉ DE RÉDACTION Rédactem en chef Laura Grivon -loflambo@gmail.com Rédacteurs Alessandro Celi, joseph-César Perrin, Enrico Tognan COTISATION ANNUELLE AU COMITÉ DES TRADITIONS VALDÔTAINES Italie:€ 25,00 Europe:€ 30,00 Autres pays:€ 35,00 Cette cotisation annuelle donne droit à l'envoi de notre revue trimestrielle Le paiement peut être effectué : - au siège du C.T.V. 3 rue De Tillier à Aoste, aux jours et heures indiqués; - par versement sur le compte courant postal n°10034114 au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier 11100 Aoste ; - par virement bancaire - IBAN: IT 33 V 02008 01210 000002545815 BIC/SWIFT: UNCRITMlCCO Les sociétaires demeurant hors d'Italie peuvent verser la cotisation par mandat postal international, ou par virement bancaire au nom du Comité des Traditions Valdôtaines, 3, rue De Tillier, 11100 Aoste. Pour les payements en chèques sur des banques à l'étranger, il est nécessaire d'ajouter 10 euros pour les frais bancaires. Enregistrement Tribunal d'Aoste n° 7/75 du 31.07.1975 Les manuscrits non publiés ne sont pas rendus Les opinions émises par les auteurs des articles n'engagent ni la rédaction du "Flambà" ni le C.T.V. Impression Tipografia Valdostana S.r.l. 5, C.so Padre Lorenzo - 1l100 Aosta (Vallée d'Aoste) Tél. +39 0165 239559 Avis aux destinataires du Lo Flambô-Le Flambeau IJ FSC www.fsc.org MIX Paper from responsible sources FSC• C109765 Aux termes de la loi n° 196/2003 nous vous informons que vos données personnelles figurent dans la liste des adresses du Comité des Traditions Valdôtaines, titulaire du traitement y afférent, et que pour exercer le droit que vous avez de les modifier, de les actualiser ou de les supprimer vous pouvez nous adresser à tout moment un courrier postal à l'adresse suivante Comité des Traditions Valdôtaines - 3, rue jean-Baptiste de Tillier - 11100, Aoste.
/ EDITORIAL eC- ALESSANDRO CEL! Chère Sociétaire, cher Sociétaire, " Le Flambeau spécial 2023 ", que vous avez sous les yeux, continue la belle habitude du numéro monographique offert par le Comité de rédaction en occasion des Fêtes de fin d'année. Il s'agit, comme pour les six" Spéciaux" déjà édités, d'une publication dont les contenus illustrent quelques-unes des multiples facettes de la culture valdôtaine - en ce cas, la langue française et le patrimoine archéologique, artistique et monumental - dans la conviction que le premier devoir du Comité des Traditions est celui de sauvegarder la mémoire du passé pour contribuer à faire avancer cette culture dans le futur. La Vallée d'Aoste est riche en témoignages archéologiques, architecturaux et artistiques, souvent méconnus par les Valdôtains euxmêmes, mais représentant un patrimoine unique au monde, s'étalant sur plusieurs millénaires, qui mérite d'être connu et fait connaître. Ainsi, mon souhait est que chaque copie de ce numéro devienne l'occasion d'une double promotion: celle de la Vallée d'Aoste et celle de notre revue. J'invite, donc, lecteurs et lectrices à faire circuler leur copie, profitant du sujet que, cette année, peut certainement intéresser un public plus vaste par rapport à d'autres éditions. "Le Flambeau", notre "Flambeau" deviendra, alors, ce qui est et doit être : le messager de l'identité valdôtaine d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Le comité de rédaction et le conseil de direction du CTV confirment leur engagement en cette direction et souhaitent à vous tous de très bonnes Fêtes et leurs meilleurs Vœux pour l'année prochaine. LE PRÉSIDENT DU CTV Il
UN PATRIMOINE IMMATÉRIEL PRÉCIEUX : LA LANGUE FRANÇAISE -<> LA RÉDACTION U n numéro spécial du" Flambeau" entièrement consacré au patrimoine culturel des Valdôtains ne peut débuter que par un article évoquant un patrimoine immatériel précieux : la langue, qui est l'instrument par lequel passe la communication de tout contenu culturel. La Vallée d'Aoste est caractérisée par une diversité linguistique qui, par rapport à son étendue territoriale et à la consistance de sa population, est exceptionnelle et probablement unique en Europe : une riche panoplie de dialectes francoprovençaux et alémaniques et une langue littéraire de grande tradition, le français, parlée par des centaines de millions de personnes, qui nous sont venus des profondeurs de notre histoire; une seconde langue littéraire, l'italien, qui jouit elle aussi d'un grand prestige dans l'histoire littéraire de l'Europe, bien que sa diffusion ne dépasse pas significativement les frontières de son Pays natal, et qui a pénétré en Vallée d'Aoste au XIXe siècle, accompagnée de plusieurs de ses dialectes - notamment, à des époques différentes, le piémontais, le vénitien et le calabrais ; mais aussi l'allemand, que les Walsers de la vallée du Lys les plus cultivés et les émigrés saisonniers apprenaient dans les Universités et les villes marchandes des Pays germanophones ; et enfin une quantité d'idiomes exotiques dont l'usage est limité aux petits groupes d'immigrés venus de l'Europe de l'Est, d'Asie et d'Afrique dans ces derniers temps. Comme partout dans le monde, l'anglais, désormais présent dans presque tous les cours scolaires, est de plus en plus connu, en particulier par les jeunes générations. Dans ce contexte babélique, qui est en soi positif (plus de langues on connaît, plus on a d'instruments de connaissance et communication), on risque cependant de perdre de vue le rôle identitaire majeur que la langue française a toujours joué chez nous, comme moyen d'expression Il
de notre culture régionale et comme moyen de communication avec la Francophonie mondiale. C'est pourquoi nous devons nous réjouir d'une bonne nouvelle qui nous vient de France. Le 30 octobre dernier, à Villers-Cotterêts, dans le département de l'Aisne (région Hauts-deFrance), à 80 km de Paris, que le président Emmanuel Macron a inauguré un grand projet culturel: la Cité internationale de la langue française, un lieu entièrement consacré à la langue française et aux cultures francophones, situé dans le château de cette ville, le lieu même où le roi François 1er (qui l'avait bâti en 1532 en style Renaissance) signa en août 1539 l'ordonnance qui rendait obligatoire l'usage de la langue française à la place du latin dans les actes de l'administration et de la justice de l'État. Autrement dit, il en officialisa l'usage. Une utopie réalisée La Cité, premier lieu dédié à la langue française au monde, est un" rêve fou ",une" utopie réalisée", a déclaré M. Macron, qui avait découvert en 2017, pendant sa première campagne présidentielle, cette ancienne résidence de chasse royale dans un état de délabrement avancé. Bâtis par François 1er, le château et ses dépendances (23.000 mètres carrés) étaient à l'abandon lorsque le candidat Macron, qui s'est défini comme «un enfant de la Picardie», s'y est rendu en visite en mars 2017. Lors d'un discours prononcé à Reims, Emmanuel Macron avait promis d'en faire un lieu dédié au français et à la francophonie. Complètement et impeccablement restauré à sa demande par le Centre des monuments nationaux, ce " lieu unique en son genre " se compose d'un musée, d'espaces d'exposition permanente et temporaires, d'un auditorium, d'un café et de résidences d'artistes; une" Bibliothèque magique" cubique contient des milliers d'ouvrages, où une intelligence artificielle délivre au visiteur un conseil de lecture personnalisé ; la dictée interactive, le " ciel lexical " (cour couverte d'une grande verrière décorée de mots en suspension), des spectacles, des concerts, des débats et des résidences d'artistes complètent l'offre culturelle. Le parcours de visite du musée est constitué de 15 salles réparties en trois sections et d'une salle d'introduction sur le château de Villers-Cotterêts et son territoire. Il représente l'" aventure du français ", sa diffusion dans le monde, son évolution au contact des autres langues, son lien à la construction politique de la nation, son rapport aux langues régionales, sa constante réinvention. C'est le fruit d'une réalisation collective qui a mobilisé de nombreuses expertises : linguistes, historiens, auteurs ou humoristes. Plusieurs partenaires y ont contribué, dont la Délégation générale à la Il
langue française et aux langues de France du ministère de la Culture, l'Organisation internationale de la francophonie, la Fédération internationale des professeurs de français, le Festival des Francophonies, la Bibliothèque nationale de France, l'Académie française etc. Ouverte au public depuis le 1er novembre, la Cité est prête à accueillir 200.000 visiteurs par an. Emmanuel Macron la considère comme son grand projet culturel et assure qu'il s'agit du« premier qu'un président de la République ait ouvert en dehors de Paris » 1 où ses prédécesseurs avaient marqué leur mandat par d'autres grandes œuvres publiques au service de la culture, comme le Centre Pompidou, la nouvelle Bibliothèque nationale, l'Opéra Bastille, le Grand Louvre et sa pyramide. Preuve que le sujet intéresse, près de 500 invités et journalistes internationaux étaient présents, Radio France Internationale, France Télévision et TVS Monde ayant installé des duplex pour couvrir l'événement. Une langue nationale, plurielle et universelle Dans son discours d'inauguration, le président de la République a souligné les différentes valeurs dont le français a été le porteur dans l'histoire, en tant qu'instrument bâtisseur de l'unité de la nation et, en même temps, langue porteuse des valeurs de liberté et d'universalisme, appelée à servir de ciment dans un monde « où les divisions et les haines ressurgissent entre les États, les communautés et les religions >>. Dans cette perspective, Emmanuel Macron a rappelé que le plus grand Pays où le français est parlé n'est pas la France mais la République démocratique du Congo. C'est d'ailleurs à Villers-Cotterêts que se déroulera à l'automne 2024 le sommet de la Francophonie, auquel seront conviés les dirigeants de 88 États, membres de !'Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Pratiquée par 320 millions de locuteurs dans le monde, « une et indivisible », a encore dit le président, la langue française est celle des grands écrivains du passé, mais aussi de tous les écoliers. L'unité n'est pas l'uniformité: en voyageant à travers la France ou dans d'autres pays francophones, on s'aperçoit vite que de nombreux particularismes lexicaux (appelés " régionalismes " ou variantes francophones) fécondent le français, sans pour autant empêcher de communiquer dans une langue partagée. En reniant la politique linguistique traditionnelle du centralisme parisien, hostile aux langues régionales, le président a rappelé que, si le français est la seule langue officielle de France, il cohabite depuis toujours avec de nombreux autres langages. On a recensé près de 80 " langues de France " regroupées en trois catégories : les langues régionales (basque, corse, pi-
card, lorrain... ); les langues non-territoriales (arabe dialectal, arménien occidental, berbère, judéo-espagnol, romani, yiddish) ; la langue des signes française. Le parcours du musée présente cet univers que constitue la langue française, avec ses différentes formes d'expression, orales comme écrites, mais aussi son rapport au monde avec sa diffusion sur les différents continents et ses relations aux autres langues. C'est donc un" lieu de mémoire" où les Valdôtains, historiquement francophones depuis le Moyen Âge mais accoutumés depuis longtemps à un plurilinguisme de fait, peuvent se sentir chez eux plus aisément que d'autres, tout en rappelant avec un brin de fierté qu'en Vallée d'Aoste le premier document officiel écrit en français au lieu du latin fut le procès-verbal de la séance de l'Assemblée des États réunie à Aoste le 29 février 1536. Trois ans avant l'ordonnance de Villers-Cotterêts. Le français langue officielle des Valdôtains Ce jour-là l'organe représentatif qui groupait la noblesse, le clergé et les représentants des communautés valdôtaines, fut réuni d'urgence par le bailli Mathieu de Lostan pour prendre des décisions capitales pour l'avenir du Pays. Il s'agissait d'établir si les Valdôtains entendaient rester catholiques ou adhérer à la Réforme protestante, et s'ils demeureraient fidèles à la maison de Savoie. Le contexte politique était des plus difficiles : la Savoie et le Piémont étaient occupés par l'armée du roi de France, le duc Charles II de Savoie était assiégé dans Verceil, les Valaisans menaçaient les frontières de la Vallée et un parti aguerri de notables valdôtains prônait la conversion au calvinisme. Les États délibérèrent en faveur de la fidélité à l'Église et à la dynastie ducale, et envoyèrent des représentant auprès de toutes les communautés, pour propager la nouvelle. Il était important que ces décisions soient connues, bien comprises et partagées par la population tout entière : c'est pourquoi, pour la première fois, le procès-verbal de l'assemblée fut rédigé non seulement en latin, comme d'habitude, mais aussi en français. C'est le même souci qui poussa François 1er à introduire dans son édit de Villers-Cotterêts, portant réforme de la justice, des articles spécifiquement consacrés à la langue. Voulant que les actes publics soient clairs et compréhensibles, il ordonna que les " registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres quelconques actes et exploits de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel français et non autrement"· L'exemple de François I"' fut suivi par son cousin et beau-fils EmIl
manuel-Philibert de Savoie qui, ayant entrepris une vaste œuvre de modernisation de ses États, décida de remplacer, dans les documents officiels, le latin (que le peuple ne comprenait pas) par les langues vulgaires, " chaque province la sienne " : c'est ainsi que, le 21 septembre 1561, par l'édit de Rivoli, il officialisa l'emploi du français dans tous les actes publics rédigés dans le duché d'Aoste, " ayant toujours et de tout temps été la langue française en notre Pays d'Aoste plus commune et générale que point d'autre, et ayant le peuple et sujets dudit Pays averti et accoutumé de parler la dite langue plus aisément que nulle autre "· La décision d'Emmanuel-Philibert ne manqua pas de soulever de vives protestations : les professionnels du droit s'insurgèrent, car le fait que le peuple puisse comprendre le contenu des documents écrits en français enlevait aux notaires et aux avocats le monopole de l'intermédiation et de l'interprétation. Malgré ces réactions, le duc confirma ses dispositions et les notables du cru durent s'y résigner. Le français langue du peuple Dans les siècles suivants, l'emploi oral du français entraîna la popularisation de son emploi à l'écrit, étroitement lié à la diffusion de la scolarité parmi les classes populaires. Le système scolaire médiéval était de matrice ecclésiastique et se fondait essentiellement sur la connaissance du latin; la première école valdôtaine " laïque " et francophone dont on a connaissance fut instituée par des notables de Perloz et Lillianes l'an 1600. Dans les mêmes années le pape Clément VIII, sur instance du Conseil des Commis, institua le Collège Saint-Bénin, par bulles du 1er février 1597 : son administration fut confiée conjointement à l'évêché, aux Commis eux-mêmes et à la municipalité d'Aoste. L'activité didactique du Collège, destinée à satisfaire le besoin d'une instruction de niveau supérieur, débuta en 1604 et contribua de manière déterminante à former la classe dirigeante valdôtaine jusqu'à l'époque contemporaine. Le système scolaire valdôtain se caractérisa, cependant, surtout par la fondation, échelonnée au cours des xvne, xvmc et XIXe siècles, de nombreuses écoles de base dans toute la Vallée - plus de trois cents - qui répandirent l'instruction dans les villages les plus reculés et contribuèrent à élever progressivement le niveau culturel de l'ensemble de la population. C'est surtout à partir des paroisses, où on instituait des vicariats ou des rectories à cet effet, que se constitua, grâce aussi à des bienfaiteurs laïcs qui étaient le plus souvent de simples paysans, le réseau des écoles de hameau pour les garçons et les filles, qui réduisit presque à néant le fléau de l'analphabétisme en Il
Vallée d'Aoste. La diffusion du français donna lieu à la floraison d'une littérature franco-valdôtaine, née au xve siècle, qui connut paradoxalement son apogée entre la seconde moitié du XIXe siècle, lors de l'introduction musclée de la langue italienne, et les premières décennies du XXe. Stoppée par le Fascisme, la production de textes littéraires et autres en langue française ne put reprendre qu'après la conquête de l'autonomie régionale. DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE EMMANUEL MACRON À L'OCCASION DE L'INAUGURATION DE LA CITÉ INTERNATIONALE DE LA LANGUE FRANÇAISE Madame la Secrétaire générale de l'organisation internationale de la Francophonie, Mesdames et Messieurs les ministres, Monsieur le Préfet, Monsieur le Président du Conseil économique, social et environnemental, Mesdames et Messieurs les Députés, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, Monsieur le Président du Conseil Régional des Hauts-de-France, Monsieur le Président du Conseil Départemental de l'Aisne, Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, Mesdames et Messieurs les Académiciens, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames et Messieurs en vos grades et qualités, Chers Amis, Je dois dire que j'ai longtemps attendu ce moment et que je suis très heureux d'être parmi vous. J'aurais voulu convoquer tous les auteurs qui ont changé ma vie et dont le simple nom évoque pour moi tant de souvenirs, beaucoup de nos plus grands auteurs qu'on retrouve au détour d'une Pléiade ou ceux qui forgent notre panthéon plus intime. Il y a nombre d'odeurs, de couleurs, de goûts, d'expériences que j'ai sans doute vécus dans la littérature française avant même de les connaître, que notre langue m'a fait percevoir avant même de les vivre. Mais si je suis là devant vous, c'est peut-être pour tâcher de répondre Il
à trois questions simples. La première : pourquoi, dans ce lieu et ce château aujourd'hui, faire une Cité internationale de la langue française ? La deuxième, c'est en quelques mots essayez de dire ce que sera cette cité. Et puis le troisième, plus difficile encore, est d'essayer de dire ce que la langue française a d'essentiel pour nous tous et toutes aujourd'hui. Pourquoi une Cité internationale de la langue française ~ Nous retrouver ici, dans ce beau département de l'Aisne, dans ce Valois aux confins del'Aisne et de l'Oise, pour un enfant de la Picardie comme moi, est une expérience que je n'aurais pas imaginée. Elle a pour racine un moment : il y a presque 7 ans, c'était en mars 2017, au cours d'une campagne présidentielle. Certains m'accompagnaient, Jacques KRABAL qui s'en souvient sans doute, et quelques autres. Nous descendions place du docteur Mouflier, face à la statue d'Alexandre Dumas. Première expérience en arrivant dans cette ville : Dumas est né ici. Par les hasards de l'histoire et des aventures familiales, comme vous le savez, son père, général d'empire à la retraite, qui était lui-même le fils d'un marquis parti à Saint-Domingue et d'une esclave noire, était insolent, indiscipliné. Il avait fini ses jours avec peu de fortune dans la famille de sa femme. Alexandre Dumas, oui, est né ici avec beaucoup de fierté, lui-même revendiquait d'être né à deux pas de La Ferté-Milon, où Racine avait vu le jour, et de Château-Thierry, où la Fontaine avait grandi. La langue française est là, partout déjà. Dans ce pays, dans ce lieu, derrière cette statue, dans ce pays de Valois que j'évoquais, qui est au fond au cœur d'une carte du tendre de la vie politique et littéraire française. Nos rois, j'y reviendrai, y ont vécu, chassés, parfois décidé. Et ces paysages ont été au cœur à la fois des auteurs que je viens de citer, de Racine à La Fontaine, Nerval y fut tant inspiré, Claudel là aussi partagea une partie de son imaginaire et de sa vie. Et donc, oui, le Valois n'est pas un lieu comme les autres, épicentre politique et littéraire. Et puis, en parcourant quelques mètres, nous sommes arrivés devant ce château. Il était, en mars 2017, totalement fermé à la ville. m
On s'en souvient. Claquemuré et poussant la porte, on rentrait dans cette cour qui était totalement délabrée. On ne pouvait pas rentrer. Il menaçait de s'effondrer, patrimoine en péril. Et je prenais alors le soir même à Reims, l'engagement de pouvoir raviver ce lieu, de luiredonner sa force, sa beauté, d'y retrouver l'histoire. Ce lieu, ce château fait partie des quelques-uns qui ont été en effet, si je puis m'exprimer ainsi, réinventés par François 1er. En effet, François 1er, sortant de sa captivité, revient en France et décide avec plusieurs grands architectes de l'époque, au début des années 1530, de créer ou de réinventer plusieurs de nos lieux, donnant d'ailleurs à l'architecture renaissante française ses heures de gloire. Villers-Cotterêts, Fontainebleau, quasiment cousin de ce château, Saint-Germain-en-Laye, le Louvre dans sa nouvelle figure. Et donc ici même dans ce qu'il appelait lui-même Montplaisir, les travaux sont lancés au début des années 1530 et ce lieu deviendra un lieu de chasse régulière, de séjours réguliers et de gouvernement. Et donc en effet, dans ce lieu où, imaginez une seule seconde, Rabelais, Clément Marot sont venus passer des séjours. François rer vient chasser et gouverner. Henri II l'adore. Molière, dit-on -certains y ont fait référence -y donne Tartuffe pour Louis XIV. Puis, au moment de l'an II, cela devient une caserne pour soldats, et le consul Bonaparte décide d'en faire un asile pour les mendiants. Puis, à travers les âges, ce lieu devient hospice, Kommandantur durant la Deuxième Guerre mondiale, puis redevient un lieu de solidarité pour les sans-abris âgés durant plusieurs décennies, avant de tomber progressivement à l'abandon. Et l'abandon fut complet en 2014, même si une partie du bâtiment fut abandonnée bien des années plus tôt. Ce lieu, vous l'avez compris, à ID
travers l'histoire, ne méritait qu'une chose, c'était d'être ranimé. Il est au cœur de ce pays de Valois que j'évoquais, de cette forêt de Retz, qui était, elle aussi, un bijou du patrimoine naturel. Il nous fallait donc restaurer ce trésor de notre patrimoine, et en quelque sorte, en le restaurant, lui redonnant sa vocation. Or celleci, sa voix, au sens propre du terme, est notre langue. Toujours, comme dans ce pays, au croisement de l'aventure littéraire et politique. Car si, en effet, François 1er a pris cette décision architecturale, il a ici aussi pris un acte éminemment important, cette ordonnance d'août 1539. L'un des textes juridiques les plus anciens que l'on retrouve dans les collections et dans le parcours ici décidé, l'un des textes juridiques les plus anciens en vigueur en France, et François 1er décide ainsi d'imposer que tous les actes du royaume fussent désormais "prononcés, enregistrés, délivrés", je cite l'ordonnance, "aux parties en langage maternel français et non autrement ", c'est-à-dire non plus en latin. Savoir si cette expression de langage maternel français désignait le français uniquement ou englober d'autres langues maternelles de la France d'alors est un débat de spécialistes dans lequel je ne me hasarderai pas. Mais le français devient alors, par cette ordonnance, la langue de nos lois, de nos textes, la langue de la justice, et elle devient alors symboliquement et réellement ouverte à la compréhension de tous et non plus réservée simplement aux clercs et aux lettrés. Égalité, règles communes. 10 ans plus tard, 10 ans à peine, Joachim Du Bellay, dans sa Défense et illustration de la langue française, allait mener le combat, mais mener le combat si je puis dire, au contact réel, en expliquant que cette langue n'était pas la langue des barbares et qu'elle avait quelques mérites, y compris par rapport au grec et au latin, conduisant à nouveau une de ces aventures entre les anciens et les modernes. C'est ça l'avenm
ture de la langue française. Et elle fut toujours animée par ces tensions. Et durant cinq siècles, le français s'est imposé progressivement langue du royaume, langue forgeant la nation, puis langue de la République, jusqu'à sa consécration en 1992 dans notre Constitution, puis la loi, cher Jacques TOUBON, qui allait en défendre l'importance dans nos textes et usages. Aussi, faire revivre ce lieu devait nous conduire, comme par une évidence, à en faire un lieu dédié aux Français, à notre langue et à l'aventure de celle-ci. En fidélité à l'ordonnance de 1539 et à ce Valois, si essentiel dans notre littérature, et en nous embarquons jusqu'à aujourd'hui pour les faire vivre. Que sera cette Cité ~ ~18-01111~ .11toéa1~Jlloutiet&e €,.~. ~t JDoutcc que td't'ts "lofes font fouuenteffoîe a&i · ~ umuœ (!te finteffigcnct iles mot3 fatill6 ciltm~ tffüct3 amtf3 JQous \loufons q ilo:cfenauilt toue an(fl; cnftm6fc toutee autteS p:oœ6eucce fo~t be 110; co1m~ fouuerninceou <mtcee fu6aftemee et infeticuccs / fo~nt be tcgiftnwenq11ef!ts1contcat(31commi1Tionslfmtèccs1 ttfiamrne.tt autres quef5conques ac tee ~ ~pfoict; lie iu> fiict1ou qui tt) btptnlirnt;foeei1t p:ononC.t;/fntegithe; (t btfiutt; au~ parncs el) f<inga§t matemci ftamoes / ~ no11 autttment. CJ:tlmm6rscôtre m1f~ tj caft1111meurcment o6tit~ liront fctttts poile atticuftt farct51101111tmif~, fr,~ii; ~ ou~ li>oufone que rce it11p.c ltllt16be rttttœ .jJ"' " pout acticufet cafumnicuftment faict5 llO\(UCtlU~ flf tft tro11t1tquif3 nt r'curnt afa~fiol) bu pioœs f tcont con6êne; muets nous tl) fami!lie 018inai1C ilu fofappef el) no; couts fouucraincs1~ '.füngt fiuttsp41~ tiri<> ~e iilfetieutte;tt moictie moine a~ p41ttiee et Pr!M! !Jtoffee ri mefèitt tfè comme beffoo. ftt.f~cutcuts batttff; nt pourront tffu If~ cufc; rue fes l\(uf, lt.~iii; A llt Jflo; confeiffim ~ttiteute bttf c1rntf3 ~ \ · · ~· no; cours (ouuetaines; nepoutront efè1'.ètu c"f(; fut fee fi~11lins nçno6ff4nt ttil ttw(ations tj °" pouitoit p:opofec cotre tuf(!' paffet:Ont ou!'tcctillfqucs 11 [Cl à travers l'histoire et les continents Alors maintenant, que sera ce lieu ? Cette cité internationale de langue française que vous allez pouvoir découvrir dans quelques instants. À partir de 2017 a commencé un chantier inédit : 23 000 mètres carrés, 265 000 ardoises, des milliers de pierres de détails aux mains de plusieurs dizaines d'entreprises, 600 compagnons coiffés d'une verrière unique en son genre. Ce projet a été voulu comme exemplaire. Exemplaire par son efficacité et sa durabilité, comme on dit, preuve aussi que les délais courts ne détournent pas du temps long. Les clauses d'insertion sociale ont permis de recruter 150 salariés locaux et de réaliser plus de 90 000 heures d'insertion. Exemplaire aussi dans sa volonté d'être au service des Cotteréziens. Que cela reste leur diamant dans la forêt, pour reprendre les mots de l'une d'entre vous, celui qui a toujours veillé sur les promenades, les pique-niques et les premières romances qu'abritait son parc. Jusqu'ici, il y veillait derrière des grands murs, comme je le disais, ils vous sont désormais ouverts. C'est un lieu ausIl
si unique car jamais une institution n'avait été consacrée à l'histoire de notre langue. Aucun projet culturel porté par un président de cette ampleur n'avait encore été implanté en dehors de Paris. Et jamais de tels investissements n'avaient bénéficié en matière de culture au département del'Aisne. C'est bien une cité et non pas un musée. Car le parcours permanent s'enrichit de lieux de vie, de rencontres, de loisirs et de savoirs où se tiendront des formations, des ateliers, des résidences d'artistes, des chercheurs, un auditorium, un laboratoire de technologie linguistique. Chacun doit s'y sentir chez lui. Ceci a été possible et je veux en remercier les principaux artisans parce qu'il y a eu une alliance extraordinaire de beaucoup de forces. D'abord, l'ensemble des équipes du ministère de la Culture, madame la ministre, et je veux remercier vos prédécesseurs, l'ensemble de vos équipes, vous-même, remercier tout particulièrement également, l'équipe du Centre des monuments nationaux, sous la houlette d'abord de Philippe BÉLAVAL, puis de Marie LAVANDIER et l'ensemble de leur équipe. Paul RONDIN, Xavier BAILLY, Xavier NORTH, commissaire principal du parcours, Barbara CASSIN, Zeev GOURARIER et Hassane KASSI KOUYATÉ, les co-commissaires, tant d'autres, en lien avec le ministère de la Culture, l'Organisation internationale de la Francophonie, main dans la main avec beaucoup de ceux que j'évoquais. Olivier WEETZ, architecte en chef des Monuments historiques ; l'agence Projectiles, qui a aménagé et conçu la scénographie et la siIl
gnalétique aux côtés de beaucoup d'entreprises partenaires, mais également les élus du territoire, Monsieur le Maire, Monsieur le Président de la communauté de communes, cher Monsieur de MONTESQUIOU qui avait porté le projet dès le début, Monsieur le Président, cher Nicolas FRICOTEAUX, pour le Département, Monsieur le Président de la Région, cher Xavier BERTRAND et cher François DECOSTER, votre vice-président en charge de la culture, le service de l'Etat, le préfet de l'Aisne et le comité de pilotage, tous les élus du territoire et cher Jacques KRABAL, en évoquant le rôle important que vous avez joué dès le début, ont été associés, ont pensé ce lieu et vont continuer de le penser car ce n'est qu'un début. La forêt qui est là a abrité à coup sûr l'imaginaire des aventures des Trois Mousquetaires et de Lupiac à Maastricht, ce lieu est aussi sur la dorsale des aventures de Dumas et de ses épopées françaises. Rien n'aurait été possible aussi sans la participation de tous les opérateurs de !'Organisation internationale de la francophonie, chère Louise. Le soutien humain et financier de partenaires généreux du monde entier, au premier rang desquels le gouvernement du Québec, qui ont montré combien le français était un bien commun. Ensemble, vous avez façonné une prouesse architecturale, muséale, pédagogique que nous allons continuer de faire grandir et surtout de faire vivre. Vous avez exploité le meilleur du numérique et de !'immersif, remonté le temps, collecté nos expressions et régionalismes, adapté votre discours à tous les publics, rendu palpable Il
l'immatériel, mis des mots sur ce qui échappe aux mots, justement une langue, son histoire, sa spécificité, ses paradoxes. Et ce lieu sera évidemment en lien avec tous ceux de la région, avec tous les autres lieux d'ailleurs de Château-Thierry que j'évoquais tout à l'heure, Pierrefonds, Compiègne. Il y a justement cette carte complète et je ne suis pas ici exhaustif, de toute la région pour faire ce chemin culturel, mais aussi la Bibliothèque nationale, l'imprimerie nationale, le Centre national du livre et tant d'autres qui auront à faire vivre et rayonner ce qui est autour de notre langue et sans laquelle elle n'est rien. Et donc, vous l'avez compris, ce projet est à la fois un projet patrimonial, qui permet de faire revivre cette façade royale, l'escalier du roi et de la reine, la chapelle de manière magnifique. Et donc, ces trésors de notre architecture renaissante française, réinventer la cour du Jeu de paume, inonder de mots, ce sera un lieu de culture vivante. Musée, odyssée, et donc cité à travers laquelle nous irons de mot en mot, de livre en livre, interactive, immersive, salle de spectacle également, qui permettra ici de partager l'expérience de la langue comme vous l'avez à l'instant vécue avec plusieurs de nos actrices et acteurs. Ce sera un lieu pour les enseignants et leurs élèves, pour venir apprendre, découvrir, étudier la langue française, pour venir se former également aux Français et à la littérature. Un lieu pour les traducteurs, un lieu pour les artistes, et j'y reviendrai tout à l'heure, et donc lieu de spectacle ouvert à la ville, à la région, et dès ce soir, un spectacle sera ici offert. Mais je sais que cela Il
n'a pas attendu l'ouverture officielle, et que vous avez depuis plusieurs mois, ici même, déjà commencé à créer et à faire vivre le lieu. Voilà répondu rapidement à la deuxième question. Ce que la langue française a d'essentiel aujourd'hui Maintenant, dans un moment aussi difficile, grave, lourd, pour la nation et pour le monde, pourquoi venir parler de la langue française et pourquoi est-ce si important ? J'entendais les voix qui s'élevaient pour dire " c'est bien le moment ", d'autres pour dire " ce n'est pas le bon projet, il ne fallait pas faire ceci, il ne fallait pas faire cela "1 " projet de tartuffe", disaient les uns. "La langue ne se met pas dans un musée", ça tombe bien, c'est une cité, elle est ouverte. La langue a toujours été un objet de controverse, et qu'il y ait des débats passionnés sur la langue française est un signe de bonne santé. Peu de pays ont des débats aussi passionnés sur leur langue. Merci de le permettre. Les indices : il y a des bouderies à 11 Académie. La crème de la crème est là. C'est important, pourquoi ? Je le dirai au fond de manière simple pour deux raisons. Parce que la langue française bâtit l'unité de la nation et parce que la langue française est une langue de liberté et d'universalisme. Et ces deux raisons dans le moment que nous vivons, suffisent à justifier l'importance de ce projet et du moment que nous partageons. Notre unité d'abord, à un moment où les divisions reviennent, les haines ressurgissent où on voudrait renvoyer les communautés dos-àm
dos, les religions, les origines ; la langue française est un ciment. C'est un ciment. Et elle explique très bien notre rapport tout à la fois à la nation qu'à la République. Elle est ce qui nous forge. Choisissez-la et adoptez-la où vous en êtes. Nous sommes un pays qui a adopté tant et tant d'écrivains, qui n'étaient pas nés dans cette langue, mais l'ont fait vivre. Mais surtout, nous sommes un pays qui s'est unifié par la langue. C'est le cœur même du choix politique fait par François 1er en 1539. Face à tous ses royaumes et ses duchés, unifier la langue dans ses textes administratifs, c'était en quelque sorte lutter contre toutes les forces centrifuges, tous les irrédentismes et tous celles et ceux qui voulaient bousculer le royaume. À chaque moment important, la langue a joué ce rôle. L'Académie française, à cet égard, et je salue les Immortels, Monsieur le secrétaire perpétuel, Mesdames et Messieurs les académiciens, est un travail tout à la fois de normalisation, d'unifonnisation pour être sûr que les bons mots sont là face à toutes ces langues vernaculaires ou à ces divisions, à ces incompréhensions. Mais elle est un travail façonnant l'unité du royaume et de la nation. L'Abbé Grégoire n'a pas une autre volonté au moment de la Révolution française et au moment où le maître étalon est décidé, la langue française avec sa force unificatrice, normalisatrice diraient certains, est là pour bâtir, dans un moment si difficile pour le pays où tout menaçait de s'efIl
fondrer, d'éclater, l'unité au cœur de la révolution et de la République naissante. Lorsque la troisième République, après le coup de la défaite de 1870, cherche à consolider le pays, que fait-elle: la langue, encore. La première mission demandée à nos enseignants, c'est la langue française, l'apprendre, la transmettre. Là où Maurice Genevoix le dit admirablement quand ils parlent de nos soldats dans la guerre de 14-18, il y avait encore beaucoup de nos poilus qui ne parlaient pas la même langue. Ne nous trompons pas. Mais durant ces décennies, le Français fut cette langue qui continuait à unifier, travail sans fin d'unité de la nation, de normalisation, volonté au fond d'avoir cette langue une, forte, tenue, qui permettait de tenir ce faisant, le pays en lui-même. Alors pour autant, est-elle si simple, si unificatrice, si unilatérale ou uniforme ? Pas une seule seconde. Ductile et rigoureuse, souple et ordonnée, elle est figée, mouvante, centralisée et décentrée, métisse et unifiée. Les oxymores manquent pour décrire les contrastes de cette langue qui est rétive à toute étiquette. Les génies pluriels de la langue française On a souvent tenté de définir le génie de la langue française par la clarté, la précision. Un des fondements de ce travail de l'Académie, c'est la langue de Racine - mais Rabelais, Mallarmé et tant d'autres. On l'a cherché dans la concision -mais Proust, Huysmans et tant d'autres. Dans la raison -mais Ionesco, Queneau, les Oulipos et tant d'autres. Peut-être faut-il renoncer à cerner ce génie singulier et accepter qu'il s'agisse de génies pluriels, aussi nombreux qu'il y eut de talents pour se l'approprier et la faire leur. Accepter que la langue de Corneille soit aussi celle de Césaire, celle de Beauvoir, de Baudelaire, des surréalistes et du slam. Celle de tous les écoliers, en tout cas grands ou petits, qui ont un jour inscrit « cahier de français " avec application en tête d'une page vierge, comme de tous ceux qui ont cueilli au détour de l'existence un français buissonnier. Tous ceux qui l'ont reçue et tous ceux qui l'ont choisie. La langue française nous rassemble dans notre unité et notre diversité. À travers les voyelles ouvertes des Parisiens, les infections chantantes des Outre-mer, les "A" du Nord qui s'arrondissent en "O", les " R " rocailleux de l'est, les "E" muets du Sud qui se font sonores et solaires. La langue se colore aussi de nos climats, des régions, des humeurs, des traditions, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, mais une et indivisible comme la République, comme notre peuple, comme son socle de valeurs. Une, car unique, car unie, mais non pas excluante. Elle a vécu avec tant de langues vernaculaires, Ill
de patois, d'argots. Surtout, elle peut, elle doit cohabiter harmonieusement avec nos 72 langues régionales, dont le breton, le basque, le béarnais, le gascon, le provençal, tous les occitans, le catalan, le corse, les parlers romans ou créoles, les langues kanakes, polynésiennes. Un français peut parfaitement se réclamer de plusieurs appartenances linguistiques. Chacun a le droit de connaître, parler, transmettre sa ou ses langues, et c'est un droit non négociable. Toutes les langues sont égales du point de vue de la dignité. C'est pourquoi je veux que nos langues régionales soient encore mieux enseignées et préservées, qu'elles trouvent leur place dans l'espace public en un juste équilibre entre leur rôle d'ancrage de langue régionale et le rôle essentiel de cohésion de la langue nationale. " Chez tout être humain ", écrit Amine MAALOUF, " existe ce besoin d'une langue identitaire. Chacun de nous a besoin de ce lien puissant et rassurant "· Mais il faut entendre dans ce mot d'identité, surtout chez vous, non pas une identité contre une identité meurtrière, mais une identité avec, qui ajoute, qui grandit, qui multiplie. Et là est précisément la force du français. Nous avons besoin de toutes ces langues et d'une langue qui soit la même de Lille à Nouméa, de Marseille à Pointe-à-Pitre, pour nous sentir appartenir à la même entité nationale en nos différences. Nous avons besoin du français pour former la France. Elle est sa langue. Le " riche legs indivis " déposé dans son oreille, ses livres, ses lois par des générations. Il y aura toujours de multiples langues dans la République et une langue de la République. L'un des traits les plus marquants dans l'histoire de la France, c'est justement peut-être ce travail puissant et permanent consacré par notre nation à sa propre formation, quête d'elle-même par elle-même, à travers les mains de ceux qui l'habitent et qui la font. Et c'est pourquoi dans quelques mois, quand la nouvelle édition de l'Académie française sortira, ce sera un moment solennel et important, car c'est un moment de reconnaissance dans notre langue de mots qui sont là, et c'est la continuation de la forge de notre nation. Et c'est pour cela aussi qu'il faut permettre à cette langue de vivre, de s'inspirer des autres, de voler des mots, y compris à l'autre bout du monde, j'y reviendrai tout à l'heure, de continuer à inventer, mais d'en garder aussi les fondements, les socles de sa grammaire, la force de sa syntaxe, et de ne pas céder aux airs du temps. Dans cette langue, le masculin fait le neutre. On n'a pas besoin d'y rajouter des points au milieu des mots ou des tirées ou des choses pour la rendre visible. La France est une œuvre née de volonté, de volontés plurielles, contrastées, contraires parfois bouillonnant dans le grand creuset tricolore. On y lit tous ces Il
tiraillements, ceux d'un peuple à la forge de sa nation. L'unité, donc. C'est important, la langue. Et c'est important parce que chercher ce qui nous divise le plus, les malentendus, ce qui fait qu'on peut parfois aller jusqu'au pire, monter jusqu'aux plus grandes tensions, c'est quand la langue fait défaut, lorsque les malentendus naissent et que les quiproquos deviennent des sujets de conflit, et plus encore, lorsqu'on considère que la langue n'est plus l'expression des désaccords et que la violence peut se substituer. La langue est un trésor d'unité, surtout en France, à commencer par la France. Langue de l'universalité et de la liberté La deuxième raison, je l'évoquais, c'est que le français est la langue de l'universalité, de la liberté et dans le moment que nous vivons, c'est sans doute plus qu'utile de le rappeler. L'accent immortel de la langue française, sa vibration la plus intime, c'est sans doute la révolte de la pensée face à l'arbitraire, l'effort d'une sensibilité vers l'idéal. C'est d'avoir été la langue du doute cartésien, de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, de « ['Accuse » 1 d'avoir forgé le Traité sur la tolérance et Le Dernier four d'un condamné, il lui restera toujours quelque chose dans son architecture comme une facilité à offrir ses résonances à la veuve, l'orphelin et l'opprimé, une invitation à prêter ses échos au chant universel de la liberté. En disant cela, il ne faut pas avoir une seule seconde d'angélisme. La propagation du français dans Il
nos régions comme à travers le monde, dans nos colonies, s'est faite aussi par la contrainte. Son sacre s'est aussi fait contre ses valeurs. Mais la grande force de ceux auxquels on a imposé cette langue, ce fut d'adopter ses valeurs et de les y réinsuffler. Ce fut souvent de prendre à leur compte la langue des dominateurs et la dominer à leur tour en la possédant et la retourner en outil d'émancipation. C'est la métaphore de Toussaint Louverture. C'est lui le plus beau rapport à la langue, à la République. Enfant de la colonisation et de l'esclavage, émancipé par la République, qui se retourne contre l'Empire quand il veut revenir sur la colonisation, lui, qui reste fidèle à la vraie promesse de la France et de la République. Il est la métaphore de ce chemin de la langue, de la colonisation à la décolonisation. Car en choisissant pour langue de leur création artistique le français, ils abolissaient et continuent d'abolir le rapport subi, ils l'anoblissaient, ils retournaient l'humiliation en fierté, c'est par Senghor, par Césaire, par Kateb Yacine, Mariama Bâ, Maryse Condé tant d'autres qu'a été fondée la possibilité morale de dissocier l'opprobre des colonies et la beauté du français. " La langue française, cet outil merveilleux dans les décombres de la colonisation. " Ces mots sont de Senghor. Et d'ailleurs, tous les grands discours de décolonisation n'ont-ils pas été pensés, écrits et dits en français? Et la Francophonie ne fut-elle pas cette organisation inédite défendant une langue, la paix, la liberté, la démocratie et ses valeurs voulues par des présidents qui n'étaient pas français: Bourguiba, Senghor, Diori, Sihanouk. Aventure d'émancipation par le français. La plus vaste capitale francophone du monde aujourd'hui, celle où le français compte le plus grand nombre de locuteurs, n'est pas Paris, mais Kinshasa. Oui, le français nous élargit aux dimensions de l'histoire et aux dimensions du monde. Il n'appartient pas aux seuls Français. Notre langue compte plus de locuteurs en dehors qu'en dedans de nos frontières. Plus de 320 millions de femmes et d'hommes l'ont en partage dans des dizaines et des dizaines de pays sur cinq continents, du Vanuatu à l'Acadie, des bords de la Loire au fleuve Congo jusqu'au Mississippi. Tant d'autres prononcent sans le savoir des mots enchâssés dans leur langue natale. Des éclats de cette langue française qui a donné 5 000 mots aux turcs, 30 000 mots à l'anglais. Quel plus bel hommage à cette force toujours ardente de la langue française que l'élection, il y a quelques semaines, du premier secrétaire perpétuel de l'Académie française qui ne soit pas né en France. La langue française est cette langue qu'on peut apprendre à 4 ans, comme Hélène Carrère d'Encausse ou Amin MAALOUF, ou même à 20 ans passés comme François CHENG. Ils ont cependant trouvé en Il
elle l'hospitalité, toutes portes ouvertes jusque dans ses plus hauts cénacles. Langue qui résonnait dans toutes les cours d'Europe comme l'ambassadrice d'une diplomatie des mœurs et de l'esprit et dont Pouchkine et Tolstoï émaillent chaque page. Langue élue entre toutes par l'irlandais Beckett ou le japonais Akira MIZUBAYASHI, pour leurs œuvres, pour écrire, pour créer. Langue refuge choisie par Julia KRISTEVA ou Milan Kundera pour échapper à l'étau de fer qui broyait leur pays. Langue havre, langue vivier qui servira toujours de passeport et de signe de ralliement à ceux qui se réclament d'une certaine communauté de valeurs et d'art de vivre. Il semble y avoir un pouvoir d'affranchissement propre à cette langue. Oui, " l'universalité, notre plus belle aspiration, souvent notre plus beau titre", disait Paul VALÉRY et il ajoutait" observez ce paradoxe, avoir pour spécialité le sens de l'universel "· Oui, la langue française est la langue de l'universalité des alliances qui ont fondé notre intelligence, celle du cœur et de la raison, de la mesure et de la grandeur. Oui, la langue française est depuis toujours la langue des minorités partout à travers le monde. La langue de ces minorités dans l'Orient fut toujours la langue française parce qu'elle est celle de la liberté, celle qui refuse le dos à dos, la séparation des identités. C'est pourquoi parler français à Téhéran, Damas, au Caire, à Beyrouth ou à Alexandrie, c'était parler en femme et en homme libre et c'est toujours le cas. C'est refuser l'incompréhension. Et c'est cela ce que le Français a toujours à dire au monde aujourd'hui. Là où on voudrait continuer de refermer, de replier derrière les religions ou entre l'opposition entre un Occident et un Sud qu'on dit maintenant mondial, de refuser la coexistence pacifique. La langue française est la plus belle détermination que ces divisions ne valent rien. Elle en est la preuve. Elle est une volonté. C'est pourquoi Villers-Cotterêts en sera désormais un des centres à partir d'aujourd'hui et plus particulièrement, Madame la secrétaire générale, à l'automne 2024, comme le cœur battant du Sommet international de la Francophonie. La francophonie que nous défendons, la voilà. Elle est celle qui ouvre des portes aux étudiants du nouveau campus franco-sénégalais depuis 2018. Celle qui a développé, à travers le réseau des Alliances françaises, des lieux d'échanges, de création, de rencontres, riche de 829 implantations qui en font le plus grand réseau culturel international du monde. Celle qui finance de 350 millions d'euros chaque année les systèmes éducatifs des pays francophones sur d'autres continents. Celle qui a ouvert depuis mars 2018, 72 nouveaux établissements français à l'étranger, changeant le quotidien de 40 000 élèves supplémentaires, dont les deux Il
tiers sont étrangers. Celle qui ne cesse d'irriguer le français, d'alimenter les échanges de tous les horizons, de l'Asie aux Caraïbes. Celle qui invente, ironise, façonne, s'amuse, avec une fécondité à nous faire pâlir, nous autres métropolitains. Tout le monde ne connaîtra pas ici le mot " ziboulateur ", même si les élèves ici présents, tout à l'heure, nous l'ont chanté; ou" tataouiner,, ou" camembérer,, : mots qui sont inscrits en bonne place sur la verrière de la cour du jeu de paume et dont la signification pourrait vous surprendre, mais je ne veux ici rien vous " divulgacher ,, pour employer une autre belle invention québécoise. Notre dictionnaire des francophones, lancé depuis deux ans, a déjà 600 000 entrées et peut tutoyer le million. Les Rencontres alternées des Premiers ministres québécois et français ne cessent de porter leurs fruits. Les médias, plateformes en ligne, la bibliothèque numérique francophone émergent, touchant un public immense. Et je pourrais énumérer longtemps tous les salons, labels, états généraux du livre francophone, universités d'été et d'hiver, expositions qui fleurissent à travers le monde. La francophonie, c'est cela ; un lieu de célébration, d'invention, de création qui rassemble les forces vives autour d'un dynamisme créatif, culturel, économique aussi. Et cette vitalité économique et entrepreneuriale sera au cœur aussi de ce prochain sommet. Nous le savons car c'est aussi une langue qui permet de commercer, d'échanger à travers le monde. Cette puissance permet aussi à des générations de se laisser convaincre, de la rejoindre, et de véhiculer d'un Il
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